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Barrières psychologiques devant les cancers

dernière mise à jour le 16/09/2015

 

Malgré le pouvoir explicatif de la théorie évolutionniste pour comprendre les maladies et troubles fonctionnels, cette façon de penser est inhabituelle tant en clinique qu’en biologie médicale.
Les raisons de ce retard sont variées. Certaines sont institutionnelles comme le manque de cet enseignement à la faculté. D’autres sont psychologiques et inhérentes au paradigme médical commun aux médecins et patients qui considèrent la maladie comme une entité en bloc, qui ont une aversion pour le risque et une réaction de dégoût pour les maladies considérées invariablement comme des ennemis à éradiquer.
Dans le cas des cancers, ces facteurs psychologiques peuvent contribuer à des traitements agressifs, inappropriés ou dangereux.

L’importance des facteurs psychologiques dans les prises de décision est bien connue. Ceci concerne aussi tous les domaines de la médecine : décisions en contexte d’urgence vitale, choix diagnostiques multiples ou choix thérapeutiques face au risque et à l’incertitude.

Cette négligence d’une pensée évolutionniste, intégrant la nature dynamique de toute pathologie, est particulièrement défavorable dans le cas de la recherche et de la thérapeutique en cancérologie.
Les cellules tumorales se développent selon les lois évolutionnistes, en concurrence avec des clones de mutants et par l’effet sélectif des thérapies anticancéreuses. Depuis trente ans, les théories évolutionnistes sont bien admises par les biologistes pour expliquer la progression, la résistance thérapeutique et les récidives des cancers. Malgré cela, les cancérologues et cliniciens ignorent ces données lorsqu’ils élaborent les protocoles cliniques de recherche thérapeutique.

Des barrières psychologiques peuvent expliquer en grande partie cette surprenante discordance.

Comme pour les objets de sa vie courante, le peuple catégorise les maladies en entités uniques et statiques l’empêchant de raisonner en termes évolutif sur leur nature et leur traitement. Dans le cas du cancer, ceci conduit à négliger sa nature hétérogène, dynamique et adaptative. Le cancer n’est pas une entité unique, mais un groupe de cellules diverses avec leurs différentes capacités de survie et de prolifération. Ces notions sont essentielles pour comprendre les réponses aux traitements et la résistance thérapeutique. Le raisonnement est le même que dans les maladies infectieuses qui concernent des populations évolutives de germes.
L’aversion du risque et le dégoût sont de réelles barrières psychologiques à l’approche évolutionniste de la médecine. Les cancérologues et leurs patients s’empressent d’extraire les lésions précancéreuses, car ils ne peuvent tolérer le moindre risque d’évolution maligne. Certaines incertitudes sont mieux acceptées que d’autres. Le coût de l’ablation d’une tumeur s’avérant bénigne paraît moindre que celui de ne pas enlever une tumeur potentiellement mortelle. Ce calcul résulte des communications abusives sur le risque de développer un cancer plutôt que sur la comparaison objective entre les risques de l’intervention et ceux de l’observation attentive d’une évolution naturelle.

Cette psychologie du dégoût contribue au surdiagnostic et au surtraitement. De la même façon que la nature a développé des conduites adaptatives comme les mimiques de dégoût, les nausées et vomissements pour réduire l’exposition aux germes pathogènes, l’idée de la présence d’une « chose » anormale à l’intérieur du corps encourage patients et médecins à l’extraire, car elle est vécue comme un parasite en croissance constante.
La combinaison d’une tendance bien humaine à la catégorisation, d’une aversion pour le risque et des réactions de dégoût au contact d’un pathogène potentiel, contribue au succès populaire de l’idée simpliste de maladie ennemie à éliminer immédiatement, sur la puissante base psychologique de l’idée de guerre.
Il faut pourtant mettre en cause les traitements agressifs, car le potentiel de résistance est proportionnel au ratio évolutif entre cellules résistantes et sensibles.

Dans certains cas, il peut être préférable de vivre avec un cancer ou de choisir un traitement léger afin de mieux connaître sa nature évolutive : par exemple ne faire de chimiothérapie qu’en cas de croissance tumorale significative. L’idéal serait de combiner des traitements ciblant les cellules les plus agressives avec d’autres stimulant l’adaptation des plus bénignes afin d’améliorer la tendance évolutive naturelle.
Cette perspective évolutionniste propose une alternative réaliste à la lutte à mort contre les cancers qui peuvent aussi être considérés comme des maladies chroniques et contrôlables.

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Médecine évolutionniste (ou darwinienne)

Depuis quelques années, le problème de l'antibiorésistance, les progrès de la génomique, la redécouverte du microbiote et la prise en charge de maladies au long cours, nécessitent l'introduction d'une pensée évolutionniste dans la réflexion clinique

Le premier diplôme universitaire intitulé "Biologie de l'évolution et médecine" a été mis en place à la faculté de Lyon. Voir ICI

Publications et articles référencés

Écologie de la santé (chap. antibiorésistance) - Presses du CNRS et Cherche-Midi [...]

Alzheimer : cacophonie sur les médicaments - Le Monde - Cahier sciences et médecine - 8 nov 2016 [...]

Pour une épistémologie du soin : maladies réelles, virtuelles et potentielles - Médecine 2016 ; 12 (06) : 267–272 [...]

Plaidoyer pour plus de science en médecine - Le Monde - Sciences et médecine - 7 sept 2016 [...]

Raisonnement évolutionniste en médecine - Médcine, 12(3), mars 2016, p 122-7 [...]

La phrase biomédicale aléatoire

Que les gens souffrent plus ou moins, en quoi cela peut-il intéresser l'Académie des Sciences ?
― Magendie en 1847

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