lucperino.com

On n'y avait pas pensé

humeur du 11/12/2016

Les études indépendantes montrant la grande toxicité du glyphosate (alias Roundup) sont de plus en plus nombreuses avec des résultats de plus en plus alarmistes. En réponse à ces alarmes, le fabricant pointe les biais de ces études selon le procédé classique de l’agnotologie, consistant à semer le doute dans tous les savoirs. Ce procédé fonctionne d’autant mieux face à la science qu’elle est, par essence, autocritique, dialectique, expérimentale et réfutable. Elle est donc une proie facile pour ceux qui incarnent l’antithèse de chacun de ces qualificatifs.

Curieux d’en savoir plus sur cette polémique, j’ai découvert d’anciennes publicités pour ce désherbant universel. On y voit des photos de champs remplis d’herbes indésirables et d’autres où toute végétation a disparu après l’épandage de l’herbicide. Les agriculteurs figurants sont figés de ravissement devant cette désolation végétale. L’évidence de la toxicité est telle que l’on a de la peine à comprendre qu’elle n’ait pas immédiatement sauté aux yeux des prospects de cette époque.  
Les inévitables biais des études de toxicité nous apparaissent aujourd’hui bien dérisoires par rapport au fait que de telles études aient été jugées nécessaires. Car, paradoxalement, rien n’est plus difficile que de modéliser l’évidence.

Cet aveuglement devant l’évidence n’est pas l’apanage des agriculteurs, tous les acteurs des sciences du vivant semblent en être également victimes. Lorsque les marchands ont eu l’idée de vendre du lait de vache pour nourrir les nourrissons de femmes, ni les pédiatres, ni les sages-femmes n’ont noté cette discordance. Et le marché qui sait manifestement jouer avec les évidences a réussi à faire dire aux femmes elles-mêmes qu’elles n’étaient pas des vaches. Certes, il y avait de plus élégants procédés pour favoriser leur « libération », mais celui-là a bien fonctionné à une époque où les femmes étaient majoritairement confinées au foyer.
Ces laits en poudre, même « maternisés », ont multiplié par cinq ou dix les infections et hospitalisations des nourrissons, mais il a fallu faire des études pour s’en rendre compte. Nul n’avait jamais supposé que l’immunologie des hommes puisse différer de celle des bovins. L’évolution a produit pour chaque mammifère un lait strictement adapté aux besoins de ses petits, c’est vraiment judicieux !

Le glyphosate et le lait en poudre sont rassemblés ici, car ils sont emblématique de la même réalité : le marché est toujours dispensé des preuves de l’innocuité, et c’est à la science que revient d’apporter les preuves de la toxicité. Et la science se doit d’être parfaite, car rien ne semble moins évident qu’une évidence.

Post-scriptum : Il nous faut maintenant promouvoir l’égalité des chances et des salaires pour les femmes en même temps que la perfection de leur lait. Cela me paraît facile comparé aux exploits des marchands.

Bibliographie

Ajetunmobi OM, Whyte B, Chalmers J, Tappin DM, Wolfson L, Fleming M, MacDonald A, Wood R, Stockton DL
Breastfeeding is associated with reduced childhood hospitalization: evidence from a Scottish Birth Cohort (1997-2009)
J Pediatr. 2015 Mar;166(3):620-5.e4
DOI : 10.1016/j.jpeds.2014.11.013

Gorlanova O, Thalmann S, Proietti E, Stern G, Latzin P, Kühni C, Röösli M, Frey U
Effects of breastfeeding on respiratory symptoms in infancy
J Pediatr. 2016 Jul;174:111-117.e5
DOI : 10.1016/j.jpeds.2016.03.041

Hunsberger M, Lanfer A, Reeske A, Veidebaum T, Russo P, Hadjigeorgiou C, Moreno LA, Molnar D, De Henauw S, Lissner L, Eiben G
Infant feeding practices and prevalence of obesity in eight European countries - the IDEFICS study
Public Health Nutr. 2013 Feb;16(2):219-27
DOI : 10.1017/S1368980012003850

Michel Odent
Le bébé est un mammifère
L'instant présent - 2011 (réédition du plus beau des mammifères de 1990)

Perez PF, Doré J, Leclerc M, Levenez F, Benyacoub J, Serrant P, Segura-roggero I, Schiffrin EJ, Donnet-hughes A
Bacterial Imprinting of the Neonatal Immune System: Lessons From Maternal Cells?
Pediatrics Vol. 119 No. 3 March 1, 2007, pp. e724 -e732
DOI : 10.1542/peds.2006-1649

Soto-Ramírez N, Alexander M, Karmaus W, Yousefi M, Zhang H, Kurukulaaratchy RJ, Raza A, Mitchell F, Ewart S, Arshad SH
Breastfeeding is associated with increased lung function at 18 years of age: a cohort study
Eur Respir J. 2012 Apr;39(4):985-91
DOI : 10.1183/09031936.00037011

Victora CG, Horta BL, Loret de Mola C, Quevedo L, Pinheiro RT, Gigante DP, Gonçalves H, Barros FC
Association between breastfeeding and intelligence, educational attainment, and income at 30 years of age:a prospective birth cohort study from Brazil
Lancet Global Health, 2015; 3:e199-205
DOI : 10.1016/S2214-109X(15)70002-1.

Lire les chroniques hebdomadaires de LP

Réécoutez les chroniques médicales

Vous aimerez aussi ces humeurs...

Parlons chiffres - Le langage est un élément majeur de communication dans notre espèce. Cependant, la [...]

Illogisme et dépression - Selon un sondage BVA, commandé par la chaire Santé de Sciences Po, les Français sont [...]

Dépister ou non l'Alzheimer - La Conférence de l’Association Internationale de l’Alzheimer s’est tenue à Boston [...]

Réductionnisme réducteur - Dans son discours de la méthode, Descartes a argumenté sur la nécessité de décomposer les [...]

Santé, économie et démesure infectieuse - Les relations entre santé publique et économie sont certainement le plus gros casse-tête [...]

La phrase biomédicale aléatoire

Le "nerveux" est un merveilleux marchepied conceptuel. C'est un mot tampon d'une très grande utilité sanitaire, créé par des médecins précurseurs, et adopté à l'unanimité par les patients. Le "nerveux" est un sas de communication dans la relation médecin malade, une escale sur l'itinéraire qui passe du soma au psyché. Le "nerveux" est ce qui reste lorsque la main du médecin revient bredouille, l'image du radiologue quelconque ou l'analyse du biologiste insignifiante. Le "nerveux" signe la bénignité et réduit l'angoisse. Le symptôme nerveux, clown ridicule ou pantin fanfaron qui annule des siècles de conquêtes médicales, peut aussi être le point de départ, vers une nouvelle aventure de la communication, car il peut s'ennoblir en psychique ou se sublimer en existentiel. S'il est dérisoire en tant qu'impasse diagnostique, il devient prodigieux en tant que passerelle métaphysique. En se débarrassant de sa pelure organique, le symptôme nerveux quitte le monde charnel, pour conquérir le monde mystique ou règne un inconscient supposé, maître des vices et des vertus.
― Luc Perino

Haut de page