humeur du 16/09/2019

La cigarette dans sa main gauche, elle téléphonait de sa main droite. La manœuvre était délicate, car son chien tirait sur la laisse passée à son poignet droit. Pour libérer la main du smartphone, il fallait opérer en trois temps : commencer par maintenir la cigarette avec les lèvres, puis changer la laisse de côté sans perdre le fil de la conversation. Disons plutôt de la dispute téléphonique : le ton ne laissait aucun doute. Ensuite reprendre la cigarette avec la main de la laisse.
Les deux enfants avaient 4 et 6 ans à vue d’œil. Ils suivaient en cherchant sans conviction un motif de jeu. Sait-on jamais ? À cet âge, il suffit d’un rien pour tromper l’ennui. Le jeu est un instinct, une façon de penser et d’expérimenter le monde.
Ce sont des pigeons qui ont déclenché le drame. Ils sautillaient quelques mètres devant le chien. Leur courir après ou leur lancer des cailloux était une évidence, une nécessité. Dans sa tentative ludique d’autant plus précipitée qu’elle était inespérée, le petit garçon a croisé la laisse du chien, tirant inévitablement sur la main de la cigarette au moment d’une ébauche de bouffée.
D’abord le classique : « tu ne pourrais pas faire attention à ce que tu fais », puis une kyrielle de blâmes classiquement destinées aux « bons à rien » et autres cris de damnation, tous éraillés par des années de tabagisme. Après la gifle au garçon, frayeur ou compassion, je n’ai pas su discerner, c’est la petite fille qui a pleuré. Un garçon ne pleure pas ; son père le lui avait dit, il ne faudrait pas qu’il l’entende, car c’est certainement lui qui tient l’autre téléphone.
J’ai pensé un instant intervenir. Je me suis contenté d’une bouffée de tristesse en regardant ce petit garçon superflu et cette petite fille excédentaire. On n’a pas quatre mains
Puis j’ai pensé au Burkina Fasso, au Gabon et au Congo de mes débuts médicaux où les enfants mouraient sous la pression parasitaire.
Cela n’a pas suffi à me consoler. Je me suis éloigné en dissertant sur les nouvelles pressions qui pèsent sur nos enfants. La dissertation est le courage des lâches. Quelle chance ont ces enfants de pouvoir un jour gérer leur propre vie ? Au Congo les rescapés des diarrhées infantiles ont acquis une immunité solide et durable. Chez nous, on disserte volontiers sur la résilience. Cette faculté d’acquérir une immunité sociale qui vous rend plus fort. Les papes de la résilience ont certainement raison, le phénomène existe. Mais leurs dissertations ignorent la statistique. Quel est le taux de résilients ? J’ai bien peur que le taux de rescapés cognitifs soit beaucoup plus faible que le taux de rescapés immunitaires.
Je n’ai rien fait pour ce petit garçon et cette petite fille entrevus dans un jardin public. Pour les petits gabonais ou congolais morts devant moi, j’avais au moins essayé…
Sans doute un peu de fatigue.
Depuis quelques années, le problème de l'antibiorésistance, les progrès de la génomique, la redécouverte du microbiote et la prise en charge de maladies au long cours, nécessitent l'introduction d'une pensée évolutionniste dans la réflexion clinique.
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L’expérience comparative est la condition sine qua non de la médecine expérimentale et scientifique ; autrement le médecin marche à l’aventure et devient le jouet de mille illusions. Un médecin qui essaie un traitement et qui guérit ses malades est porté a croire que la guérison est due à son traitement. Souvent des médecins se vantent d’avoir guéri tous leurs malades par un remède qu’ils ont employé. Mais la première chose qu’il faudrait leur demander, ce serait s’ils ont essayé de ne rien faire.
― Claude Bernard