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Toucher des écrouelles

humeur du 28/05/2016

De tous temps, les souverains ont appuyé leur pouvoir sur la monnaie, l’armée, la justice, la religion et les médias. Quant à la santé, s’ils la reconnurent très tôt comme un fondamental de la politique, ils ne pouvaient pas la manipuler à leur guise, et les médecins, de par leur ignorance, ont longtemps été de bien piètres complices. 

Les rois thaumaturges de l’Antiquité avaient déjà compris l’intérêt politique de s’attribuer une part des rémissions naturelles et des guérisons spontanées.

Bien d’autres rites sanitaires ont suivi, le plus connu est le « toucher des écrouelles » dont l’origine remonte au XII° siècle. La tuberculose faisait des ravages et sa forme ganglionnaire provoquait des adénites suppurées nommées « écrouelles » ou « scrofules », car la truie (scrofa) était le symbole de la saleté. (Nul ne percevait alors le sexisme de cette évocation de la truie plutôt que du cochon !)

Pendant plusieurs siècles, lors de grandes fêtes religieuses ou après leur sacre, tous les rois de France ont touché (ou plutôt effleuré) les écrouelles en prononçant la phrase : « Le roi te touche, Dieu te guérit ». Ainsi les 2% ou 3% de patients qui guérissaient ou entraient en rémission le devaient à leur bon roi.

Louis XVI a touché plus de 2000 patients, et en 1825, Charles X en toucha encore 120, dont cinq ont guéri. Guérison, rémission ou impression de répit, nul ne l’a jamais su, mais par la nature divine de la monarchie, le miracle était à la fois divin et royal. Le roi donnait parfois quelques pièces d’or à ces pauvres gens, ce qui renforçait les convictions d’efficacité.  Dans tous les cas, aucun sujet de sa Majesté n’aurait osé aller se plaindre.

Rites et symboles font toujours le succès des nouveaux charlatanismes. Corne de rhinocéros ou aileron de requin pour la puissance virile, prix exorbitant des médicaments pour le cancer, publications scientifiques sur le rallongement des télomères pour retarder la mort… Quel badaud viendrait se plaindre d’un pénis toujours récalcitrant ? Quel assuré aurait l’ingratitude de dénigrer un médicament remboursé ? Quel mort viendrait chipoter sur les délais que lui avait promis la science ?

Bibliographie

Bloch Marc
Les rois thaumaturges
Gallimard, 1924

Dachez Roger
Histoire de la médecine
Tallandier, 2004, p 345-347

Grmek Mirko
Histoire de la pensée médicale en occident - tome 1
Seuil, 1995, p 308

Lambert Gérard
Vérole, cancer & cie
Seuil, Science ouverte, 2009, p 113

Teyssou Roger
Quatre siècles de thérapeutique médicale du XVI° au XIX° siècle
L'Harmattan, 2007, p 192

 

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― Marc Grassin et Frédéric Pochard

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