lucperino.com

Contagion de la violence : en médecine comme dans la rue

humeur du 07/12/2018

La « preuve sociale » est un principe de sociologie qui stipule qu’un individu ne sachant quoi faire ou quoi penser, a tendance à adopter le comportement ou le point de vue d'autres personnes. Si un grand nombre de gens fait quelque-chose, c’est certainement pour une bonne raison et l’individu en conclut que c’est la meilleure chose à faire.

Cette preuve se manifeste dans le choix d’un restaurant déjà plein considéré a priori comme meilleur qu’un restaurant vide. Les séries télévisées qui utilisent des boîtes à rire abusent de ce principe en espérant majorer la sensation de comique. Le rayonnage des meilleures ventes est un procédé de libraire pour stimuler encore les ventes.

En médecine, le domaine de l’obstétrique en offre les meilleurs exemples. Allonger la parturiente, déclencher ou stimuler les contractions, pratiquer l’épisiotomie, aspirer le bébé, se ruer sur le cordon, doivent être de bonnes pratiques puisqu’elles ont toujours été majoritaires. La pédiatrie n’est pas en reste avec des décennies d’inutiles paracentèses, adénoïdectomies, amygdalectomies, sous l’effet d’une violence mimétique.

Baser son action exclusivement sur des faits actuels présente l’avantage d’éviter les pénibles arcanes de la décision. C’est parfois un bon choix, voire une force, mais c’est souvent une dangereuse faiblesse, comme l’a bien résumé Cialdini « La preuve sociale représente un raccourci commode, mais elle rend en même temps celui qui l'emprunte vulnérable aux assauts des profiteurs embusqués sur le chemin. »

En ces temps de trouble social, les profiteurs embusqués sur le chemin sont nombreux, populistes ou casseurs, leur idéologie se façonne sur le tas, dans un imbroglio cognitif auquel la preuve sociale finit par donner une apparence présentable.

Ajoutons à cela que la passivité devant un drame, connue sous le nom « d’effet spectateur » est une parfaite illustration du principe de la preuve sociale. Passivité qui peut se transformer en violence, en plagiant le premier qui a osé donner un coup de pied dans le ventre d’un homme à terre.

Celui qui a pratiqué la première épisiotomie ou la première adénoïdectomie a eu tant d’adeptes que la question de cette pratique n’a plus été posée pendant longtemps.
En obstétrique ou en pédiatrie, comme dans la rue, la violence est contagieuse.

Bibliographie

Cialdini Robert
Influence et manipulation : Comprendre et maîtriser les mécanismes et les techniques de persuasion
First éditions - 2004

 

Lire les chroniques hebdomadaires de LP

Vous aimerez aussi ces humeurs...

Poudre de corne aux yeux - Dans le Zaïre des années 1970, le commerce de la « poudre de taureau » était florissant. [...]

Il faut instituer le crime anthropologique - Il n’est pas certain qu’une chronique médicale soit le bon endroit pour parler de cette [...]

Nous y revoilà - Google est un outil extraordinaire qui me permet d'accéder à presque tous les livres de notre [...]

Cancer des prix du cancer - Depuis le début de l’année 2016, les médias relatent régulièrement des pétitions et [...]

Zika ou la démesure infectieuse - Plus de 90% de mes confrères n’avaient jamais entendu parler de zika ; ils découvrent ce [...]

La phrase biomédicale aléatoire

Une image est plus concrète que des pleurs, des fatigues ou des amaigrissements. Ces symptômes sans rigueur sont relégués aux métiers du soin. À l’heure de la précision numérique et du génie génétique, la science clinique est vécue comme une déchéance par le médecin expert, le symptôme corporel est considéré comme une broutille par le patient et leurs deux mépris se contaminent mutuellement.
― Luc Perino

Haut de page