lucperino.com

Albumine mentale

humeur du 15/01/2019

L’hydropisie désignait autrefois une maladie caractérisée par une accumulation d’œdèmes dans le corps. En 1820, Richard Bright, constatant que l’urine des patients concernés coagulait à la chaleur, en déduisit la présence d’albumine. Par ailleurs, l’autopsie de ces patients révélait de graves anomalies rénales. C’était la première fois dans l’Histoire de la médecine que l’on établissait une corrélation entre une anomalie organique et une analyse chimique.
La maladie de Bright, plus connue aujourd’hui sous le nom d’insuffisance rénale chronique, était toujours mortelle. Inversement, l’albumine dans les urines était souvent un phénomène bénin et passager.
Cependant les médecins prirent l’habitude de considérer l’albumine comme une maladie en soi. L’albumine devint rapidement un signe majeur de préoccupation pour la santé, même lorsqu’elle n’était accompagnée d’aucun symptôme vécu par le patient.
Un boulevard se dégageait pour tous les docteurs Knock à venir qui pourraient à loisir insérer l’albumine dans l’esprit des patients captifs.
Mais ce n’est pas Jules Romain qui a le premier révélé au public la sournoiserie de cette « albumine mentale », c’est Marcel Proust qui en a forgé le concept et nous devons ici lui rendre justice. Le docteur Du Boulbon est un personnage récurrent de ses romans. Un jour que la grand-mère de l’auteur se plaint d’avoir un peu d’albumine,  Proust fait prononcer à son personnage cette réponse savoureuse :
« Vous ne devriez pas le savoir. Vous avez ce que j’ai décrit sous le nom de l’albumine mentale. Nous avons tous eu, au cours d’une indisposition, notre petite crise d’albumine que notre médecin s’est empressé de rendre durable en nous la signalant. Pour une affection que les médecins guérissent avec des médicaments (on assure, du moins, que cela est déjà arrivé quelquefois), ils en produisent dix chez des sujets bien portants en leur inoculant cet agent pathogène, plus virulent mille fois que tous les microbes, l’idée qu’on est malade. »

On ne saura jamais, si Jules Romain s’est inspiré ou non de ce personnage, car son Knock a été créé en 1923, à peine 5 ans après le docteur Du Boulbon.
Il aura fallu tout de même cent ans pour que nos premiers écrivains français vulgarisent la surmédicalisation ; cent ans plus tard, ils sont un peu plus nombreux, mais les disciples de Knock le sont encore plus.
Et, voyant nos patients emmagasiner de plus en plus de chimie mentale, nous pouvons conclure que la littérature a peu d’impact sur la consommation de soins.

Bibliographie

Grmek Mirko
Histoire de la pensée médicale en Occident - Tome 3
Seuil, 1998

Marcel Proust
A la recherche du temps perdu, tome 2
Gallimard, 1919

Romain Jules
Knock ou letriomphe de la médecine
Gallimard, 1923

 

Et pour aller plus loin

Si vous n'êtes pas abonné

 C'est ici

INUTILE si vous vous êtes déjà abonné, car vous le restez tant que vous ne demandez pas votre désisncription

RARE

Site médical sans publicité
et sans conflit d'intérêts.

 

Vous aimerez aussi ces humeurs...

Il faut instituer le crime anthropologique - Il n’est pas certain qu’une chronique médicale soit le bon endroit pour parler de cette [...]

L’ultime blason des déserts médicaux - Le ministère de l'agriculture se trouve à Paris. Lors du festival de la BD à Angoulême [...]

D’un mab à l’autre - Dans les années 1940, la synthèse des alcaloïdes a ravivé la pharmacologie et fait croire [...]

Gabegie circulaire du diagnostic - Le diagnostic de tendinite fait partie des diagnostics les plus faciles, même pour un clinicien [...]

Maladies de légende - En juillet 1969, lors de la mission Apollo 11, Neil Armstrong a fait les premiers pas de [...]

La phrase biomédicale aléatoire

La connaissance scientifique possède en quelque sorte des propriétés fractales : nous aurons beau accroître notre savoir, le reste - si infime soit-il - sera toujours aussi infiniment complexe que l'ensemble de départ.
― Isaac Asimov

Haut de page