humeur du 23/01/2019

Dans notre pays immensément riche, l’armée, la recherche, la police, la justice, l’éducation, la culture et le sport se plaignent tour à tour de la misère de leur budget. Ces plaintes itératives interrogent les concepts de richesse et de misère. Dans le domaine de la santé, cher à mon cœur, les lamentations financières de mes confrères hospitaliers ou libéraux de toutes spécialités suscitent les mêmes interrogations.
Aujourd’hui, alors que la psychiatrie médiatise à son tour sa détresse budgétaire, je me rappelle un article fameux, paru en 2011, sur le fardeau des maladies mentales en Europe. L’ensemble de ces maladies touche de 15% à 30% de la population selon les analystes.
- 15% lorsque l’on ne considère que les plus invalidantes : psychoses, autisme, addictions, obsessions et phobies.
- 30 % lorsque l’on inclut la nébuleuse des dépressions et anxiétés multiformes.
Quel que soit le chiffre retenu, ce pourcentage est « monstrueux » en termes d’épidémiologie. Seule la peste a réussi à dépasser un tel ratio.
Tous ces patients nécessitent une surveillance régulière et ont besoin d’une assistance, soit ponctuelle, soit tout au long de leur vie. Il n’est donc pas surprenant que les professionnels en charge de ce soutien s’estiment régulièrement en sous-effectif. Ces malades sont également les plus gros consommateurs d’arrêt de travail, obligeant les personnes saines à les suppléer dans tous les secteurs de l’économie et de l’administration. Enfin, ils sont de gros consommateurs de psychotropes dont les effets secondaires provoquent un surcroît d’énigmes diagnostiques, d’hospitalisation et d’accidents.
Il faut donc ajouter à ces 15 ou 30%, autant de personnes gestionnaires et victimes. Tout économiste vous prouverait qu’aucun pays ne peut supporter les coûts directs et indirects de ces pathologies. J’ajouterai : surtout si ces pays sont riches et possèdent corrélativement des exigences élevées de soin.
Je ne suis évidemment pas opposé à l’augmentation du budget de la psychiatrie, car je n’ai pas envie de me faire lapider. Cependant je me permettrai d’exiger au préalable une définition de la maladie mentale. Car si nous continuons à subir cette inflation de diagnostics et de psychotropes, tous les secteurs de l’économie seront bientôt en sous-effectif par le truchement des arrêts de travail. Les épargnés seront alors surmenés et victimes de burnout, venant encore gonfler le taux des « maladies mentales ».
Ainsi, tout l’or du monde ne pourrait jamais satisfaire les nouvelles exigences budgétaires, car le budget est un trompe-l’œil qui masque le problème humain.
Enfin, la psychiatrie devrait mieux étudier l’explosion épidémique des maladies mentales dans notre riche Europe. Ce phénomène résulte-t-il de la richesse ou de l’environnement technologique et social qui a créé cette richesse ?
Dans les deux cas, l’argent n’est pas la solution.
Wittchen HU, Jacobi F, Rehm J, Gustavsson A, Svensson M, Jönsson B, Olesen J, Allgulander C, Alonso J, Faravelli C, Fratiglioni L, Jennum P, Lieb R, Maercker A, van Os J, Preisig M, Salvador-Carulla L, Simon R, Steinhaus
The size and burden of mental disorders and other disorders of the brain in Europe 2010
Eur Neuropsychopharmacol. 2011 Sep;21(9):655-79
DOI : 10.1016/j.euroneuro.2011.07.018
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― SJ Gould