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Psychoses et microbiote

dernière mise à jour le 28/09/2019

La psychose, à l’aune de l’hypothèse membranaire

Comme les études sur les jumeaux monozygotes ne montrent qu’un « taux de concordance de 50 % », rappelle une équipe de chercheurs exerçant en Chine et aux États-Unis, ce constat « suggère fortement » que la schizophrénie ne peut être rattachée exclusivement à un déterminisme génétique. Par conséquent, certains facteurs d’environnement sont aussi impliqués dans son étiologie.

Le rôle possible de perturbations du microbiote intestinal

À côté de facteurs de risque classiques (antécédents somatiques en période périnatale, contexte migratoire, habitat urbain, usage de produits toxiques comme le cannabis…), un autre facteur d’environnement est désormais incriminé à l’origine des psychoses : l’hypothèse des perturbations du microbiote intestinal, susceptibles d’influencer le cerveau, par l’intermédiaire de l’axe entéro-cérébral (gut-brain axis), considéré comme un centre névralgique (c’est le cas de le dire) d’« interactions bidirectionnelles » entre le système nerveux et le corps, avec la médiation de « quatre voies principales : neuronale, endocrinienne, immunologique et métabolique. » Autre hypothèse, plus classique, celle d’un dysfonctionnement dans le métabolisme de substances assimilables à des neurotransmetteurs : 5-Hydroxytryptamine (sérotonine), dopamine, glutamate… » Ces deux hypothèses (dérèglement du microbiote intestinal ou des neurotransmetteurs) pourraient d’ailleurs converger et non s’opposer, car les micro-organismes du microbiote intestinal produisent « plus de 90 % de notre sérotonine », donc « l’essentiel de la production et de la régulation » de ce neurotransmetteur.

Autre fait important : avec une masse totale d’environ 2 kg, le microbiote intestinal constitue un stock de gènes, certes étrangers au génome humain mais cohabitant avec lui et pouvant surtout (en raison du renouvellement très rapide des micro-organismes, et contrairement au génome de nos propres cellules) « être influencés par l’alimentation, les médicaments, les substances probiotiques ou antibiotiques », avec ainsi un levier «rapide, à faible coût, et un minimum d’effets latéraux » pour agir sur le déterminisme ou le traitement de diverses maladies impliquant une altération de ce microbiote.

La composante d’une maladie systémique plutôt qu’une maladie cérébrale

Une autre hypothèse (dite « membranaire ») expliquerait le « substrat biochimique des troubles neuro-développementaux » (comme les troubles du spectre autistique, longtemps rattachés voire assimilés à une psychose précoce) : schématiquement, cette hypothèse membranaire postule qu’une « réduction de la biosynthèse des membranes cellulaires ou/et une augmentation de leur dégradation » (ayant pour conséquence un dysfonctionnement des neurotransmissions dans les structures cérébrales) conduirait in fine à la psychose. Selon les auteurs, l’hypothèse membranaire suggère que la schizophrénie s’apparenterait davantage à « une composante d’une maladie systémique, relative à un dysfonctionnement global des membranes, plutôt qu’à une maladie spécifiquement cérébrale. » Dans cette conception, l’axe entéro-cérébral serait le lien entre l’aspect clinique le plus apparent (les troubles neuropsychiatriques) et des anomalies plus discrètes (mais probablement déterminantes) affectant l’écosystème du microbiote intestinal.

La transplantation fécale pour traiter certains troubles psychiatriques ?

Pour évaluer cette nouvelle hypothèse, les auteurs ont confronté les données microbiologiques (relatives à la flore intestinale, précisée par des analyses de selles) et l’imagerie en spectroscopie par résonance magnétique chez 81 sujets « à haut risque » de schizophrénie, 19 sujets « à très haut risque », et 69 sujets-témoins. On constate la présence de la flore intestinale Clostridiales lactobacillales et Bacteroïdales « à des niveaux élevés » dans les selles des sujets à très haut risque de schizophrénie, relativement aux deux autres groupes, et les modifications observées du microbiote intestinal indiquent « une production accrue d’acides gras à chaîne courte », susceptible d’« activer la microglie et de perturber ensuite le métabolisme membranaire. » Chez les sujets à très haut risque de schizophrénie, on observe aussi, comparativement aux sujets à risque moins élevé et aux témoins, une augmentation des niveaux de choline , un marqueur (en imagerie cérébrale) de dysfonctionnement membranaire. Au total, chez les sujets à très haut risque de psychose, les auteurs considèrent que l’étude du microbiote intestinal et celle de l’imagerie cérébrale vont dans le même sens d’une « confirmation de l’hypothèse membranaire de la schizophrénie. » Et bien que cela puisse s’apparenter aujourd’hui à de la « médecine-fiction », on peut évoquer une perspective thérapeutique de ces travaux : la possibilité de corriger peut-être certains troubles psychiatriques par... une transplantation fécale !

Abstract de Alain Cohen

Bibliographie

He Y, Kosciolek T, Tang J, Zhou Y, Li Z, Ma X, Zhu Q, Yuan N, Yuan L, Li C, Jin K, Knight R, Tsuang MT, Chen X
Gut microbiome and magnetic resonance spectroscopy study of subjects at ultra-high risk for psychosis may support the membrane hypothesis
Eur Psychiatry. 2018 Sep;53:37-45
DOI : 10.1016/j.eurpsy.2018.05.011

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Depuis quelques années, le problème de l'antibiorésistance, les progrès de la génomique, la redécouverte du microbiote et la prise en charge de maladies au long cours, nécessitent l'introduction d'une pensée évolutionniste dans la réflexion clinique

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Les discours, les harangues sur la généralisation du dépistage de tout ce qui est possible (par imagerie ou par génétique) apparaissent un peu vains, car le dépistage fait du dépisté un sujet devenu alors responsable de son futur, un agent actif de santé publique mais aussi un sujet à qui l'on offre la maîtrise alors qu'il est tout sauf en situation de maîtrise.
― Didier Sicard

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