lucperino.com

Non-causalité inversée

humeur du 16/05/2014

Non-causalité inversée

J'ai beaucoup de mal à expliquer à mes patients la différence entre causalité et corrélation. Deux faits peuvent être corrélés sans avoir aucun lien de causalité. Les corrélations sont infinies, les causalités sont rares. Si l'on constate en même temps une augmentation de la température et une diminution de la TVA, il n’y a pas plus de causalité entre ces deux faits, corrélés dans ma phrase, qu’entre le fait d’avoir en même temps « la vérole et un bureau de tabac ». Être renversé par un autobus une semaine après avoir reçu un vaccin contre l’hépatite B est une malencontreuse corrélation qu’il sera compliqué de transformer en causalité, même avec un excellent avocat.

Les causalités sont toujours difficiles à prouver, et même lorsqu’elles sont évidentes, d’aucuns s’amusent à imaginer tous les facteurs possibles de confusion. Certains esprits, tordus ou brillants, vont jusqu’à tenter d’inverser la causalité. L’exemple le plus fameux est celui du généticien Ronald Fisher qui suggéra que ce n’était pas le tabac qui provoquait le cancer du poumon, mais l’inflammation des bronches, due à un cancer débutant, qui provoquait l’envie de fumer. Son audacieuse tentative échoua lorsque l’on découvrit ses liens d’intérêt avec l’industrie du tabac…

Lorsqu’un médecin pratique une radio, cela ne signifie pas que le cas est grave, il peut rechercher une éventuelle fracture, ou au contraire, être certain qu’il n’y en a pas, et en fournir une preuve concrète au patient afin de le rassurer (aux frais de la Sécurité Sociale). Il y a donc une « non-causalité » entre gravité et radio.

Les situations de non-causalité abondent en médecine, prescription-guérison, prescription-remboursement ont le plus souvent des relations non-causales. Mais notre société médicalisée a désormais dépassé Ronald Fisher en créant un pittoresque paradigme socio-sanitaire : la « non-causalité inversée » qu’un seul exemple suffira à expliquer. Toutes les IRM pratiquées pour des tendinites n’ont aucun intérêt puisque le diagnostic de la tendinite est essentiellement clinique. L’abus de prescription médicale provoque chez les patients un raisonnement causal inversé : « on m’a fait une IRM, donc c’est grave ». Cette négation de la science clinique par les médecins provoque un profond bouleversement de la perception de la gravité clinique par les patients. Lorsque l’IRM a été pratiquée dans un service dit « d’urgence », la méprise subjective est double, car le mot « urgence » est un second facteur d’inversion de causalité. La juxtaposition des deux mots « IRM » et « urgence » peut parfois suffire à justifier quelques jours d’arrêt de travail, transformant les inutiles dépenses médicales en un drame social, (toujours aux frais de la Sécurité Ssociale) !

La dérive cognitive a pris une telle ampleur qu’il devient nécessaire d’intégrer l’enseignement du nouveau paradigme de « non-causalité inversée » en faculté de médecine.

Bibliographie

Gould Stephen Jay
Les quatre antilopes de l’apocalypse
Seuil, 2000 ; p 379

Gutierrez Ricardo
Imagerie médicale : des centaines de milliers d’examens inutiles
Le Soir, Jeudi 7 juin 2012

Perino Luc
Carnets de Santé
Calmann Levy, 2004, p 163-174

Perino Luc
Les tendinites
http://spiral.univ-lyon1.fr/files_m/M5983/WEB/Education%20m%C3%A9dicale/PDF/Les%20tendinites-L.Perino.pdf

Et pour aller plus loin

RARE

Site médical sans publicité
et sans conflit d'intérêts.

 

Vous aimerez aussi ces humeurs...

Cordon de sécurité - Les essais cliniques concernant des médicaments sont majoritairement biaisés, alors que ceux [...]

Histoire simple des médicaments anti-obésité - Le Mysimba® vient d’obtenir son autorisation de mise sur le marché en Europe. Ce médicament [...]

Contraception : où est passé le mode d’emploi -   Depuis l’introduction de la pilule dans les années soixante, notre pays fait partie de [...]

Ne pas vexer son médecin - La relation médecin-patient est un thème rebattu. Sa qualité est supposée produire celle du [...]

Je suis un virus - Il est difficile de se mettre dans la tête des virus : ils sont les plus éloignés de nous [...]

Haut de page