humeur du 20/09/2018

Dans les années 1960, vingt ans après la création de la sécurité sociale, les dépenses de santé ont augmenté de façon vertigineuse jusqu’à créer d’intolérables déficits. Qui fallait-il accuser ? Les mandarins qui ont dépensé sans compter pour le prestige de nos CHU. Les assurés qui ont tiré à hue et à dia sur le système jusqu’à devenir les plus gros consommateurs de médicaments et d’arrêt-maladie. Les médecins et professionnels de santé qui ont multiplié les actes inutiles. Les industriels qui ont médicalisé la société pour vendre de plus en plus d’imagerie, de biologie et de pharmacologie. Les mutuelles privées qui ont brandi de futiles spectres pour avoir leur part du profit de la peur.
Contrairement à un réflexe bien républicain, je n’inclus pas les gouvernements dans cette liste des responsabilités. Certes, ils n’ont fait que poser des « rustines » ayant la discrétion qui convient – on ne touche pas impunément au sujet sensible de la santé –, mais bon an mal an, entre des déficits faramineux approchant 25 milliards d’euros et des années presque à l’équilibre, le système a survécu déjà plus de 70 ans. Saluons donc nos dirigeants qui ont établi le record mondial de longévité d’un système national de protection.
Or voilà que le nouveau défi n’est plus celui du budget, mais celui de l’inégalité de l’accès au soin : celle-là même que souhaitait abolir la sécurité sociale. Qui doit-on accuser de ce retour à la case départ ? Les mandarins à la solde des laboratoires qui délaissent les vrais malades pour mieux façonner l’opinion sur les risques des bien-portants. Les assurés nantis qui exigent le droit à l’immortalité sans contrainte. Les médecins et professionnels de santé qui font désormais passer leur qualité de vie avant le sacerdoce et la fonction. Les industriels qui falsifient impunément la recherche clinique. Les mutuelles qui, devenues financières, ont déjà choisi leur camp avant l’implosion du système.
Cette nouvelle inégalité de l’accès aux soins est très différente de celle qui avait prévalu à la création de la sécurité sociale. Elle ne se résume pas à de triviales inégalités sociales, elle résulte aussi d’un remaniement profond de la pensée médicale, d’un bouleversement du mode de vie des acteurs du soin et de la financiarisation de tous les marchés de la santé.
Saluons encore les tentatives du gouvernement actuel, bien qu’il ne puisse plus ignorer que la politique des rustines est définitivement inadaptée à ces nouveaux contextes.
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La porte du cabinet de consultation s’ouvre. D’emblée, les premiers gestes du patient, avant même que la porte ne soit refermée, ont livré une bonne part des éléments du puzzle qui va se construire. Les mouvements de cet homme ou de cette femme ont déjà une syntaxe qui esquisse la grammaire des symptômes à délivrer. La marche jusqu’à son siège est une préface, un avertissement à l’observateur clinicien, sa cadence est celle du verbe à venir, les hésitations y auront une fréquence identique à celle des pas. L’empathie commence par les mots d’accueil du praticien, les invites à se mettre à l’aise, les mimes d’ouverture sur la scène des phrases… Justement, voilà les premiers mots qui arrivent, avant ou après que le praticien ne se soit assis. Avant : ils informent de leur insignifiance ou d’une certitude de leur faible apport dans le décryptage du cas. Pendant : il faudra y mettre de l’ordre, car le bruit des chaises est un prétexte à leur brouillon. Après : ils vont requérir plus d’attention, voire en exiger s’ils sont très tardifs.
― Luc Perino