humeur du 20/06/2020

Les relations entre santé publique et économie sont certainement le plus gros casse-tête politique. On pourrait dire de façon laconique que ce qui est bon pour la santé est mauvais pour l’économie et vice versa.
Le domaine le plus caricatural est celui de l’agro-alimentaire. Le sucre a créé la plus irréductible des addictions et il est à l’origine de la majorité des maladies chroniques et coûteuses. L’obésité, en augmentant vertigineusement l’incidence de la prématurité et de ses handicaps, a bouleversé la trajectoire évolutionniste de notre espèce. Quel dirigeant risquerait d’amoindrir les filières tentaculaires du sucre ? Quel politique négligerait l’immédiateté du PIB au profit de l’avenir hypothétique des générations ?
Le rapport morbide entre automobile et sédentarité est du même ordre. Interdire l’automobile en ville mettrait en péril une industrie vitale pour notre économie. En cas de crise économique, on va jusqu’à offrir des primes pour l’achat d’un véhicule : souvenez-vous des pittoresques « jupettes » et « balladurettes ».
La suppression du tabac mettrait en faillite la pneumologie et la cardiologie, ferait vaciller la cancérologie et anéantirait cette industrie pourvoyeuse de richesse et principal soutien de l’industrie cinématographique. Les taxes sur le tabac, destinées à limiter la consommation, ont une hypocrisie plus méritoire que les taxes sur l’essence. Par ailleurs le tabac et l’automobile sont des libertés individuelles difficiles à restreindre malgré le nombre des victimes innocentes (600 000 morts annuelles par tabagisme passif et 1,5 million par la pollution urbaine).
Les citoyens eux-mêmes considèrent ces morts collatérales comme moins dramatiques en raison de leur caractère différé, comparées aux morts immédiates des épidémies. Ceci est pourtant inexact, depuis que la mortalité des pics de pollution se mesure avec une précision quotidienne, surtout chez les enfants, et que la réanimation diffère les morts infectieuses des séniors.
En bref, les 2,5 millions de morts annuelles évitables sont liées à des impératifs économiques ou à des filières intouchables. Il est important de préciser que 40% de ces morts concernent des personnes de moins de 65 ans, contrairement aux épidémies virales dont 90% des morts surviennent après 65 ans.
Sans vouloir absoudre nos dirigeants, je comprends que devant la réalité inextricable des faits, ils ne parviennent plus à concilier les impératifs économiques et sanitaires.
Paradoxalement, malgré leur moindre mortalité, seules les épidémies virales offrent l’occasion politique de faire passer ostensiblement l’économie au second plan derrière la santé. Cela est possible en raison de la « démesure infectieuse » : nous continuons, envers et contre toute évidence, à percevoir les maladies infectieuses comme toujours plus redoutables et plus meurtrières que les autres. Une forme de vice anthropologique, classique et confortable, qui permet de se défausser sur un ennemi extérieur.
Chen G, Wang A, Li S, et al
Long-Term Exposure to Air Pollution and Survival After Ischemic Stroke
Stroke. 2019;50(3):563‐570
DOI : 10.1161/STROKEAHA.118.023264
Chen K, Wang M, Huang C, Kinney PL, Anastas PT
Air pollution reduction and mortality benefit during the COVID-19 outbreak in China
Lancet Planet Health, may 13 2020
DOI : 10.1016/S2542-5196(20)30107-8
Danaei G, Vander Hoorn S, Lopez AD, Murray CJ, Ezzati M; Comparative Risk Assessment collaborating group (Cancers)
Causes of cancer in the world: comparative risk assessment of nine behavioural and environmental risk factors
Lancet. 2005 Nov 19;366(9499):1784-93
Doll R, Peto R, Boreham J, Sutherland I
Mortality in relation to smoking : 50 years'observations on mâle British doctors
BMJ. 2004;328(7455):1519
DOI : 10.1136/bmj.38142.554479.AE
Fischer PH, Marra M, Ameling CB, et al
Air Pollution and Mortality in Seven Million Adults: The Dutch Environmental Longitudinal Study (DUELS)
Environ Health Perspect. 2015;123(7):697‐704
DOI : 10.1289/ehp.1408254
Johansson S, Villamor E, Altman M, Bonamy AK, Granath F, Cnattingius S
Maternal overweight and obesity in early pregnancy and risk of infant mortality : population based cohort study in Sweden
BMJ. 2014 Dec 2;349:g6572
DOI : 10.1136/bmj.g6572
Lindam A, Johansson S, Stephansson O, Wikström AK, Cnattingius S
High Maternal Body Mass Index in Early Pregnancy and Risks of Stillbirth and Infant Mortality-A Population-Based Sibling Study in Sweden
Am J Epidemiol. 2016 Jul 15;184(2):98-105
DOI : 10.1093/aje/kww046
Liu C, Chen R, Sera F, et al
Ambient Particulate Air Pollution and Daily Mortality in 652 Cities
N Engl J Med. 2019;381(8):705‐715
DOI : 10.1056/NEJMoa1817364
Oberg M, Jaakkola MS, Woodward A, Peruga A, Prüss-Ustün A
Wordwide burden of disease from exposure to second-hand smoke : a retrospective analysis of data from 192 countries
Lancet. 2011;377(9760):139‐146
DOI : 10.1016/S0140-6736(10)61388-8
Pope CA , Schwartz J, Ransom MR
Daily mortality and PM10 pollution in Utah Valley
Arch Environ Health. 1992 May-Jun;47(3):211-7
Rich-Edwards JW, Kleinman K, Michels KB, Stampfer MJ, Manson JE, Rexrode KM, Hibert EN, Willett WC
Longitudinal study of birth weight and adult body mass index in predicting risk of coronary heart disease and stroke in women
BMJ. 2005 May 14;330(7500):1115
Schroeder SA
We can do better improving the health of the american people
N Engl J Med. 2007 Sep 20;357(12):1221-8
DOI : 10.1056/NEJMsa073350
Sorbye LM, Klungsoyr K, Samdal O, Owe KM, Morken NH
Pre-pregnant body mass index and recreational physical activity: effects on perinatal mortality in a prospective pregnancy cohort
BJOG, 3 Feb 2015
DOI : 10.1111/1471-0528.13290
Yin P, He G, Fan M, et al
Particulate air pollution and mortality in 38 of China’s largest cities: time series analysis
BMJ. 2017;356:j667. Published 2017 Mar 14
DOI : 10.1136/bmj.j667
C'est inutie si vous vous êtes déjà abonné, car vous le restez tant que vous ne demandez pas votre désisncription
Site médical sans publicité
et sans conflit d'intérêts.
Horloge moléculaire de l'évolution de l'homme - L'ADN contient l'histoire de nos ancêtres, de nos liens de parenté avec les visages familiers [...]
APOE4 et immunité innée - Dans les environnements post-industriels, l'apolipoprotéine E4 ( APOE4 ) est associée à un [...]
Adaptations des populations au froid - Le climat a évidemment une forte influence sur le mode de vie des animaux, mais il a également [...]
Autisme et schizophrénie : empreinte parentale - Abstract Les troubles du spectre autistique et les psychoses majeures (schizophrénie, maladies [...]
Suppresseurs de tumeurs chez les gros mammifères - Le risque de développer un cancer est corrélé à la taille corporelle et à la durée de vie au [...]
La surdité change de camp - Après les obus de la guerre et les usines qui ont assourdi nos parents, voici venir le temps de [...]
Peste ou choléra - On ne peut reprocher à quiconque de méconnaître l’Histoire de l’épidémiologie des [...]
Serai-je le méchant ? - L’amyotrophie spinale est une grave maladie génétique et qui entraîne généralement de [...]
Vaccins, pourquoi ne fait-on pas comme pour les médicaments ? - Les vaccins constituent la plus belle victoire de la médecine. Jusque dans les années 1970, les [...]
Modes ou contagions sociales - La plus connue des épidémies de manie dansante est celle de Strasbourg en 1518 où des [...]
La science a prôné la diminution des souffrances, tandis que la théologie a encouragé la sauvagerie naturelle de l'homme. La diffusion de la mentalité scientifique, par opposition à la mentalité théologique, a incontestablement amélioré jusqu'ici la condition humaine.
― Bertrand Russel