humeur du 06/09/2022

Nathalie a cinq ans, des cheveux bouclés et un visage d’ange.
Sa mère me consulte un jour, et au prix d’une énorme souffrance, elle libère ses mots et ses sanglots. Elle commence par vanter les qualités de son mari, bon père et bon travailleur. Tout serait pour le mieux sans des épisodes d’alcoolisme aigu à un rythme qu’elle dissimule, mais qui me parait plus que mensuel.
Quand il boit, c'est terrible docteur. Il arrive le soir avec un visage différent ; il y a de la folie dans son regard. Il ne regarde même pas la petite. Il se précipite sur moi, et sans explications, sans motifs, il commence à me frapper. J'essaie de le calmer, mais rien n'y fait. Rien ne l'arrête, même pas les hurlements de Nathalie. Il me frappe sans pouvoir s'arrêter. Heureusement il ne touche jamais Nathalie. J’arrive à me défendre, je prends Nathalie dans les bras et on s'en va en courant et en pleurant.
Elle a dû réfléchir longuement avant de déverser ce flot de confidences. Elle poursuit.
Au bout de quelques heures, je reviens à la maison. Tout est fini, il embrasse Nathalie, il s'excuse, il me prend dans ses bras. Je retrouve mon mari, comme je l'ai connu. C'est insensé, c'est incroyable, ça doit être le vin ou les hormones. Je suis fatiguée docteur, je n'en peux plus, je ne dors plus, donnez-moi un tranquillisant.
J’essaie de lui expliquer que c’est son mari qu’il faut soigner, pas elle.
Deux mois plus tard, elle m’appelle en urgence. Nathalie vient de tomber de la fenêtre du deuxième étage. Elle ne va pas trop mal, elle a apparemment une cheville et une clavicule cassées. En attendant l'ambulance, les parents tentent d’exorciser les causes de l’accident. Ils commençaient à se disputer à cause du vin, Nathalie jouait tranquillement près de la fenêtre. Quand ils l'ont aperçue sur le rebord, ils se sont précipités en criant tous les deux, mais il était trop tard pour la retenir.
Je regarde la fenêtre et sa balustrade. Aucun enfant de cinq ans ne peut franchir les deux obstacles par la seule étourderie de son jeu. On a des idées bizarres à cinq ans pour forcer son père à se soigner.
La biologie des mammifères peut expliquer la polygamie et l’adultère, car les mâles ont la possibilité de répandre leurs gènes pour un coût dérisoire. La culture a fortement modéré cet héritage biologique. Cependant, aucune biologie ne peut expliquer les violences hors viol et les féminicides envers une partenaire susceptible de porter notre progéniture. Seul l’alcool peut être pourvoyeur de ces violences gratuites.
Lorsque j’ai revu Nathalie à l’adolescence, son visage était moins angélique, ses parents s’étaient enfin séparés. Elle me fit part de ses problèmes affectifs, et plus discrètement de ses difficultés sexuelles. Elle semblait ne pas avoir eu le bonheur improbable de la résilience et me demanda des comprimés pour sa dépression.
Le commerce de l’alcool alimente celui des psychotropes, bien qu’aucun comprimé ne puisse corriger les erreurs matrimoniales et les blessures de l’enfance.
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Les mots diagnostiques ont un poids plus élevé que les autres. En posant un objet-maladie sur un individu, le médecin déborde le cadre de la lésion organique ou du trouble fonctionnel. La portée sociale du mot posé peut avoir de grandes répercussions psychiques. Les mots de la biomédecine réassignent les positions sociales, professionnelles et familiales. Les médecins produisent plus d’angoisses par leurs mots qu’ils n’en peuvent soulager par leurs comprimés.
― Luc Perino