lucperino.com

Dépression de noël

humeur du 18/12/2016

Les pathologies varient selon les pays et les époques. Le terme de pathocénose désigne l’ensemble des maladies à une période donnée et dans un milieu géographique donné.

La dépression saisonnière est une forme particulière de dépression, rarement sévère, spécifique de nos latitudes, majoritairement entre le 40ème et le 50ème parallèle. Elle débute à l’automne avec un pic de premiers symptômes survenant peu après le passage à l’heure d’hiver. Avant d’être un diagnostic médical, elle était fort connue, et sa relation avec la baisse de luminosité avait été établie, comme le confirme l’amélioration des symptômes par la luminothérapie. Ce n’est pas un hasard si Noël et d’autres fêtes religieuses ou païennes ont été instaurées autour du solstice d’hiver, lorsque les jours sont les plus courts.

Mais son grand intérêt est de révéler les façons diamétralement opposées d’aborder une pathologie courante et banale.

Les botanistes et biologistes, dont les deux pieds touchent bien par terre, constatent sans surprise que l’homme, à l’instar des végétaux et de nombreux animaux passe par une période d’hibernation plus ou moins marquée. Cette pseudo-hibernation des dépressifs saisonniers est confirmée par leur hypersomnie et l’augmentation de leur appétit, contrairement aux autres dépressifs.

Les bio-thérapeutes, poussés par la recherche de brevets, cherchent des explications moléculaires autour de la photo-transduction rétinienne ou du métabolisme de la mélatonine. On pourrait en sourire si le projet n’était pas celui de piéger ces malades légers dans un traitement à vie.

Mais c’est le regard évolutionniste qui est le plus pertinent, le plus serein et le plus lucide devant ces patients qui guérissent toujours vers la mi-février. Homo sapiens a quitté son berceau Africain, il y a environ 100 000 ans. À l’échelle de l’évolution, c’est bien trop court pour que la totalité des individus soient adaptés à cette différence de longueur des jours et des nuits.

Étrangement, cette pathologie devient de plus en plus rare lorsque l’on monte vers les pays nordiques où les nuits sont parfois interminables. Pourquoi donc un tel paradoxe ? Réfléchissez-bien… Avoir un tel désavantage dans de tels pays est invivable, donc contre-sélectif. Seuls survivent ceux qui n’ont pas de problème avec le rythme circadien, à moins de pouvoir fêter Noël tous les jours de l’année.

Le regard évolutionniste en médecine est souvent la meilleure façon de comprendre et d’expliquer les troubles de nos patients. Dans ce cas, il nous permet de les protéger contre la prescription d’antidépresseurs qui transforment cette dépression réversible en une dépression chronique, par le jeu de la dépendance irréversible à ces médicaments.

L’art clinique doit être modeste, voire trivial. Les meilleurs traitements de la dépression saisonnière restent les lumières de noël, les feux du nouvel an et de l’épiphanie, et les chandelles de la chandeleur.

Bibliographie

Anglin RE, Samaan Z, Walter SD, McDonald SD
Vitamin D deficiency and depression in adults: systematic review and meta-analysis
Br J Psychiatry. 2013 Feb;202:100-7
DOI : 10.1192/bjp.bp.111.106666

Forni D, Pozzoli U, Cagliani R, Tresoldi C, Menozzi G, Riva S, Guerini FR, Comi GP, Bolognesi E, Bresolin N, Clerici M, Sironi M
Genetic adaptation of the human circadian clock to day-length latitudinal variations and relevance for affective disorders
Genome Biol. 2014 Oct 30;15(10):499

Friborg O, Bjorvatn B, Amponsah B, Pallesen S
Associations between seasonal variations in day length (photoperiod), sleep timing, sleep quality and mood: a comparison between Ghana (5°) and Norway (69°)
J Sleep Res. 2012 Apr;21(2):176-84
DOI : 10.1111/j.1365-2869.2011.00982.x.

Gagne AM, Bouchard G, Tremblay P, Sasseville A, Hebert M
Quand la saison devient synonyme de dépression
Med Sci (Paris), 26 1 (2010) 79-82
DOI : 10.1051/medsci/201026179

Gagné AM, Bouchard G, Tremblay P, Sasseville A, Hebert M
Quand la saison devient synonyme de dépression
Médecine/Sciences 2010 ; 26 : 79-82

Inder ML, Crowe MT, Porter R
Effect of transmeridian travel and jetlag on mood disorders: evidence and implications
Aust N Z J Psychiatry. 2016 Mar;50(3):220-7
DOI : 10.1177/0004867415598844

Lam R,W Levitan RD
Pathophysiology of seasonal affective disorder: a review
J Psychiatry Neurosci. 2000 Nov; 25(5): 469–480

Magnusson A, Axelsson J, Karlsson MM, Oskarsson H
Lack of seasonal mood change in the Icelandic population: results of a cross-sectional study
Am J Psychiatry. 2000 Feb;157(2):234-8

Écoutez les chroniques médicales

Vous aimerez aussi ces humeurs...

L'épidémiologie et le peuple - De toutes les disciplines de la médecine, l'épidémiologie est la plus complexe. Elle [...]

Darwin avait prévu les morts nosocomiales - Dans les grandes villes du Moyen-Âge, les Hôtels-Dieu avaient charge d’accueillir les [...]

Rappel de 30 000 PIP - En parlant du problème des prothèses mammaires PIP, plusieurs journalistes ont annoncé [...]

La nutritionniste - Tout seul, je n'aurais jamais osé le dire comme cela. C'est injuste et politiquement incorrect. [...]

Garder sa tête - Enfant, j’entendais les adultes parler de certains vieillards avec une admiration qui [...]

La phrase biomédicale aléatoire

La porte du cabinet de consultation s’ouvre. D’emblée, les premiers gestes du patient, avant même que la porte ne soit refermée, ont livré une bonne part des éléments du puzzle qui va se construire. Les mouvements de cet homme ou de cette femme ont déjà une syntaxe qui esquisse la grammaire des symptômes à délivrer. La marche jusqu’à son siège est une préface, un avertissement à l’observateur clinicien, sa cadence est celle du verbe à venir, les hésitations y auront une fréquence identique à celle des pas. L’empathie commence par les mots d’accueil du praticien, les invites à se mettre à l’aise, les mimes d’ouverture sur la scène des phrases… Justement, voilà les premiers mots qui arrivent, avant ou après que le praticien ne se soit assis. Avant : ils informent de leur insignifiance ou d’une certitude de leur faible apport dans le décryptage du cas. Pendant : il faudra y mettre de l’ordre, car le bruit des chaises est un prétexte à leur brouillon. Après : ils vont requérir plus d’attention, voire en exiger s’ils sont très tardifs.
― Luc Perino

Haut de page