humeur du 17/11/2022

La science mercatique est la plus achevée des sciences sociales, car elle sait décortiquer les invariants comportementaux de chaque classe. Un tableau ridicule, un yacht à usage portuaire, une psychanalyse pour chien ou un tatouage monstrueux se vendent avec une précision toujours renouvelée. Elle sait aussi exploiter le panurgisme jusqu’à désocialiser ceux qui n’ont pas le jeu vidéo, les chaussures, la barbe ou l’automobile correspondant à leur âge ou leur statut.
La mercatique médicale possède des leviers plus puissants, tels que l’angoisse et la vie éternelle, qu’elle manie avec une virtuosité digne des nonces et des augures de tous les obscurantismes.
Un seul exemple peut suffire. Le 2 janvier 2015, la revue Science publie une modélisation mathématique qui affirme que 65% des cancers sont dus au hasard des mutations cellulaires et très peu à l’environnement et au comportement individuel. Ils vont jusqu’à parler de simple « malchance ».
Toutes les agences de presse en sont informées et les heures de grande écoute sont immédiatement saturées par des journalistes n’ayant pas les moyens de comprendre l’article.
Un an plus tard, en janvier 2016, la revue Nature publie une étude aux résultats opposés : les cancers proviennent essentiellement du comportement et de l’environnement. Elle a peu d’écho, car personne n’aime répéter que le tabac, les UV, les fumées de diesel, les pesticides, les excès de viande et d’aliments transformés sont cancérogènes.
L’article de science avait asséné une vérité connue depuis longtemps ; les tissus les plus touchés par le cancer sont ceux qui ont le rythme le plus élevé de divisions cellulaires (peau, bronches, intestin). Il avait omis de préciser que si les mutations sont hasardeuses, elles n’en sont pas moins soumises aux agents cancérogènes externes. Il avait « oublié » le sein et la prostate. Il avait omis de parler des inégalités face au cancer, par exemple, un ouvrier a 10 fois plus de risque de mourir d’un cancer avant 65 ans. Le hasard est vraiment cruel envers les ouvriers ! Il semble aussi très cruel avec les fumeurs.
Alors, pourquoi tant d’omissions et un tel tapage médiatique pour un article plus mathématique que clinique ?
En février 2018, Science publie un autre article, a priori sans rapport, faisant la promotion d’une nouvelle méthode de détection de cellules cancéreuses par une simple prise de sang. L’écho médiatique est important.
Deux détails interpellent les rares observateurs attentifs. Les deux articles ont été sponsorisés par la fondation du magnat des supertankers, promoteur de la déforestation amazonienne et prosélyte de toutes les industries. Les auteurs sont presque les mêmes et la majorité d’entre eux sont actionnaire de la start-up qui propose ce test.
Un ingénieux marketing en amont, classique en médecine. Si vous voulez contourner la « malchance » en amont du cancer, venez faire notre test. Les gogos seront assurément plus nombreux que ceux des yachts, des tatouages ou du paradis.
Cohen JD et al
Detection and localization of surgically resectable cancers with a multi-analyte blood test
Science. 2018 Feb 23;359(6378):926-930
DOI : 10.1126/science.aar3247
Tomasetti C, Li L, Vogelstein B
Stem cell divisions, somatic mutations, cancer etiology, and cancer prevention
Science. 2017 Mar 24;355(6331):1330-1334
DOI : 10.1126/science.aaf9011
Tomasetti C, Vogelstein B
Variation in cancer risk among tissues can be explained by the number of stem cell divisions
Science. 2015 Jan 2;347(6217):78-81
DOI : 10.1126/science.1260825
Wu S, Powers S, Zhu W , Hannun YA
Substantial contribution of extrinsic risk factors to cancer development
Nature. 2016 Jan 7;529(7584):43-7
DOI : 10.1038/nature16166
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La présence de référents extérieurs reste le seul élément capable de transformer la connaissance psychanalytique en quelque-chose d'intellectuellement intéressant, voire d'une importance pratique. Sans cette intervention, elle demeure ce qu'elle est actuellement, un jeu de salon dans lequel (presque) tout le monde gagne et obtient des récompenses pour ses histoires.
― Malcolm Macmillan