lucperino.com

Auteurs suspects

humeur du 16/04/2021

Pasteur avait qualifié le vin de boisson saine et hygiénique. Nul n’oserait suspecter Pasteur de conflit d’intérêts au prétexte qu’il possédait une vigne. Dans les années 1980, une baisse de la consommation du vin a conduit à diverses publications dont la plus connue est le fameux « french paradox » : les français, malgré la bonne chère et le foie gras ont une faible mortalité cardio-vasculaire qui serait due aux effets bénéfiques des antioxydants du vin rouge. D’autres études ont montré des bénéfices contre le cancer du poumon, la maladie d’Alzheimer, le stress et autres misères de la vie, faisant bondir les ventes outre-Atlantique. Puis le slogan des « trois verres » a suivi, sans vraiment préciser s’il fallait les atteindre ou ne pas les dépasser.
Pasteur, dans sa défense de l’aspect culturel du vin, les aurait-il approuvées en apprenant leur financement par des viticulteurs bordelais ? Qui peut savoir ? Aujourd’hui l’alcool, sous toutes ses formes est pointé comme l’un des plus gros fardeaux sanitaires dans 195 pays, et si notre vin garde sagement sa place culturelle, il a perdu sa place médicale. 

Certains scientifiques ont prêté leur nom à une cause commerciale de façon plus fallacieuse. Le grand généticien Ronald Fisher suggéra que ce n’était pas le tabac qui provoquait le cancer du poumon, mais l’inflammation des bronches, due à un cancer débutant, qui provoquait l’envie de fumer. Ses liens très concrets avec l’industrie du tabac ont été découverts plus tard. D’autres l’ont suivi, car les industriels du tabac ont les moyens de la pêche aux « gros poissons », ces leaders d’opinion dont le prix est aussi élevé que leur renommée. Ce type de marketing est tellement efficace que la discrétion n’est même plus nécessaire, comme le confirment les propos de notre plus éminent cancérologue français sur les vertus du tabac chauffé. Les menaces sur le chiffre d’affaire des cigarettes imposent que leur substitut soit d’emblée immaculé.    
Les études démontrant que sauter le petit déjeuner du matin est néfaste pour la santé et majore le risque d’obésité, ont été financées par Kellogg’s. Le financeur n’est pas toujours aussi facile à dénicher.

Les grands champions de l’insidieux sont ceux qui ont déclaré que 65 % des cancers sont simplement dus à la malchance, leur étude parue dans Science a été très médiatisée. Pour s’offrir un article dans Science, il faut de la rigueur, cette étude était mathématiquement parfaite, malgré sa base biologique honteusement biaisée. Il faut aussi de l’argent ou sa promesse, les auteurs possèdent une start-up sur la « biopsie liquide », méthode de dépistage précoce des cancers dans le sang. L’avenir est prometteur, surtout si l’on est convaincu que les cancers sont essentiellement dus à la malchance.

Lorsqu’une étude est mirobolante et très médiatisée, avant de s’évertuer sur ses biais, il faut d’abord trouver le financeur, c’est difficile ; il faudrait aussi lever le secret bancaire en Suisse, c’est impossible.

Bibliographie

Cho S, Dietrich M, Brown CJ, Clark CA, Block G
The effect of breakfast type on total daily energy intake and body mass index: results from the Third National Health and Nutrition Examination Survey (NHANES III)
J Am Coll Nutr. 2003 Aug;22(4):296-302
DOI : 10.1080/07315724.2003.10719307

Cohen JD et al
Detection and localization of surgically resectable cancers with a multi-analyte blood test
Science 23 Feb 2018: Vol. 359, Issue 6378, pp. 926-930
DOI : 10.1126/science.aar3247

Gibney MJ, Barr SI, Bellisle F, et al
Breakfast in Human Nutrition : The International Breakfast Research Initiative
Nutrients. 2018;10(5):559
DOI : 10.3390/nu10050559

Gould Stephen Jay
Les quatre antilopes de l'apocalypse
Seuil, 2000

Paul Benkimoun
Un test sanguin pour détecter plusieurs cancers
Le Monde 22 janvier 2018

Renaud S, de Lorgeril M
Wine, alcohol, platelets, and the French paradox for coronary heart disease
Lancet. 1992 Jun 20;339(8808):1523-6
DOI : 10.1016/0140-6736(92)91277-f

Stéphane Horel et Jérémie Baruch
David Khayat, un cancérologue star en VRP de l’industrie du tabac
Le Monde, 14 avril 2021

Tomasetti C, Vogelstein B
Variation in cancer risk among tissues can be explained by the number of stem cell divisions
Science 2 January 2015: Vol. 347 no. 6217 pp. 78-81
DOI : 10.1126/science.1260825

 

RARE

Site médical sans publicité
et sans conflit d'intérêts.

 

Vous aimerez aussi ces humeurs...

Requins, platanes ou bolides - Les requins sont les plus redoutés des carnivores marins, et ils sont en très [...]

Parlons chiffres - Le langage est un élément majeur de communication dans notre espèce. Cependant, la [...]

Sociologie du dépistage - D’après les méta-analyses les plus récentes, le dépistage du cancer du sein [...]

Fiction de dépistage anténatal - Le dépistage anténatal devient de moins en moins traumatisant. Le nouveau progrès est celui de [...]

Brève pharmacologie de la longévité - Au Danemark, la dépense en médicaments est de 200 € par an et par personne pour une [...]

Vous aimerez aussi...

Gradients socio-économiques et conduites sanitaires - Abstract Les gradients socio-économiques dans les comportements de santé sont omniprésents et [...]

Avantages pour les daltoniens chasseurs - Le daltonisme est souvent vu comme un handicap, mais dans certaines situations spéciales, c'est [...]

Alzheimer et fertilité - Certains allèles préjudiciables à la santé, en particulier chez les personnes âgées, ont pu [...]

Le cerveau humain est remarquable mais pas extraordinaire - Abstract Les neuroscientifiques sont habitués à un certain nombre de «faits» sur le cerveau [...]

L’accroissement de la complexité : première loi de la biologie. - Abstract du livre de McShea et Brandon. Les auteurs prétendent que la tendance à [...]

La phrase biomédicale aléatoire

Ce qui fonde de manière incontournable et qui constitue actuellement l'horizon indépassable de la mise au point des médicaments n'est absolument pas une découverte biologique quelconque, un progrès fondamental des sciences du vivant, mais l'importation du pouvoir des statisticiens.
― Philippe Pignarre

Haut de page