humeur du 27/03/2020

Le langage est un élément majeur de communication dans notre espèce. Cependant, la communication non verbale reste plus efficace : ce n’est pas la vérité qui fait l’audience, ce n’est pas la sémantique qui engendre les guerres. Les attitudes du tribun, plus que ses mots, font les dictatures.
L’expression verbale recèle de nombreux leurres et manipulations au sommet desquels se trouvent les chiffres. Dire la même chose avec une valeur absolue est plus convaincant qu’avec un taux. Une létalité de 2% est moins convaincante qu’un nombre de 20 000 morts. Une incidence de 0,0005% est ridicule aux côté de 35 000 malades. Même en ne parlant qu’avec des taux, la même vérité peut modifier profondément l’impact : dire qu’une chance progresse de 30% est plus convaincant que de dire qu’elle passe de 1% à 1,3%.
Les courbes suscitent les mêmes fourberies. Les exponentielles dont le sommet est absent ou infini peuvent rendre compte d’un phénomène cosmique, mais jamais d’un phénomène vivant. La variabilité et les déséquilibres du vivant peuvent généralement être représentés par des fonctions logistiques ou gaussiennes. Ces deux courbes apprises à l’école suffisent à rendre compte de la plupart des domaines biomédicaux : morphologie, étiologie, sémiologie, pathologie, épidémiologie, bénéfices, facteurs de risques, etc. Certes, la partie gauche de ces courbes ressemble étrangement à celle des courbes exponentielles. Mais les confondre est une grossière erreur. Les exponentielles ont un relent d’apocalypse, les pics épidémiques ont de banales allures de cloches au sommet plus ou moins pointu, les endémies répondent à une modeste régression logistique. L’exponentielle n’existe pas en épidémiologie.
Enfin, la plus grande source d’erreur ou de malhonnêteté est de mélanger les carottes et les lapins. On ne peut pas additionner le nombre d’hospitalisations d’une contrée avec celui d’une autre si les critères d’hospitalisation sont dissemblables. On ne peut pas additionner des malades avec des tests positifs, on ne peut pas additionner des détresses respiratoires avec des assistances ventilatoires, on ne peut pas additionner des décès par sénescence ou immunodépression avec ceux résultant d’une pneumonie aiguë chez un adulte sain.
La médecine doit traiter avec la même éthique les sportifs et les tabagiques, les obèses morbides et les octogénaires polypathologiques, les athées et les obscurantistes, les profanes indécrottables et les chercheurs insolents, mais la mathématique ne peut pas les additionner. L’éthique, la non-discrimination et la compassion font la grandeur de la médecine, la froide rigueur fait la grandeur des mathématiques.
Politiciens, soignants et informateurs se débattent entre les deux, usant de postures et d’impostures au gré de leur humeur et de leurs angoisses. Ne critiquons pas leur inaptitude à concilier médecine, biologie et mathématique, car cela semble définitivement impossible.
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Les plus grands bénéficiaires de la vogue du freudisme sont les enseignants universitaires de psychiatrie et de psychologie. Faire de la recherche empirique de qualité dans le domaine des sciences humaines est une entreprise complexe et exigeante. Il est beaucoup plus facile d'accéder au titre de docteur ou d'agrégé en écrivant à partir de textes psychanalytiques. La lecture de Freud, Mélanie Klein ou Lacan remplace la patiente récolte de faits d'observation. La citation de ces auteurs remplace les recherches méthodiques et l'argumentation rationnelle. Si le thésard prévoit un jury composé de lacaniens, il peut jargonner sans se préoccuper du sens des mots. Une fois nommé, l'enseignant peut continuer à discourir et à publier sans le moins du monde se soucier du lien avec la réalité empirique et l'efficacité pratique - cette dernière préoccupation étant qualifiée de "technocratique", "néo-libérale" ou "néo-hygiéniste".
― Jacques Van Rillaer