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Rapport entre homicides et taille des groupes sociaux

dernière mise à jour le 25/11/2023

Un magnifique article de Dunbar : Gérer le stress de la vie en groupe lors de la transition vers la vie de village

 Abstract

La vie en groupe est stressante pour tous les mammifères, et ces stress limitent la taille de leurs groupes sociaux. Les humains vivent en très grands groupes, alors comment ont-ils résolu ce problème ? 

J'utilise les taux d'homicides comme indice du stress au sein de communautés ethniques de petite taille, et je montre que la fréquence des homicides augmente de manière linéaire avec la taille du groupe chez les chasseurs-cueilleurs. Ce n'est cependant pas le cas pour les cultivateurs sédentaires, où il semble y avoir un « plafond » en dessous duquel oscillent les taux d'homicides. Ce plafond est en corrélation avec l’adoption d’institutions sociales permettant de gérer les tensions. Les résultats suggèrent que la transition vers un mode de vie sédentaire au Néolithique a pu être plus difficile qu'on ne le pense, et que l'augmentation de la taille des colonies qui a suivi l'apparition des premiers villages a nécessité l'introduction d'une série d'institutions sociales conçues pour gérer les discordes au sein de la communauté.

Introduction

Vivre en grand groupe entraîne des coûts importants. Chez les primates, par exemple, le taux d'agressivité augmente avec la taille du groupe, tout comme les indices comportementaux de concurrence directe et indirecte (par exemple la durée et le temps consacré aux déplacements pour les ressources). De plus, les stress psychosociaux induits par la vie en grands groupes ont de graves conséquences négatives sur la fertilité féminine, limitant alors la taille des groupes sociaux. Sauf dans des conditions extrêmes aux limites de la distribution d'un taxon, ce stress psychosocial est une limitation de la taille d’un groupe plus importante que les contraintes écologiques conventionnelles.

Si vivre en grands groupes est écologiquement bénéfique, alors les espèces doivent trouver des moyens d’en atténuer les coûts, sinon les groupes se fragmenteront jusqu’à des tailles d’équilibre inférieures. Chez les primates non humains, ce « plafond » de taille peut se briser en établissant des coalitions qui protègent les membres du groupe contre les pressions créées par la proximité spatiale de nombreux autres individus. La coopération est certainement une conséquence de la vie en groupes stables, mais il faut avant tout assurer la coordination nécessaire au maintien d’une cohésion sociale suffisante pour la survie des individus, leur valeur adaptative et leur protection contre les menaces extérieures.

Les humains ne sont pas exemptés de ces stress. Les Bushmen ressentent le besoin de dissiper (via une danse de transe) ce qu'ils appellent le « mal des étoiles », une force mystérieuse qui s'empare d'une communauté, provoquant jalousie, colère, querelles et échec des cadeaux. Ces pressions, affirment-ils, divisent les gens et nuisent à la cohésion communautaire. Les conflits augmentent en fréquence lorsque les rassemblements sont plus grands. Par exemple une fois toutes les deux ou trois semaines dans les grands points d'eau qui attirent 100 à 150 personnes, mais seulement une fois tous les trois ou quatre mois dans les petits points d'eau où seulement 30 personnes sont rassemblées. On a estimé à 50 personnes le nombre optimal pour un campement stable. Dans une petite société, une grave querelle entre deux personnes dérange tout le monde. Chez les Siuai de l'île de Bougainville, les villages se scindent lorsqu'ils dépassent neuf ménages, principalement à cause de querelles entre les femmes, et cela sans violence. Dans les sociétés urbaines modernes : les niveaux croissants de stress dus au surpeuplement et à la densité des ménages ont des effets néfastes sur la santé et sont associés à des taux accrus de conflits et d'homicides.

Dans les systèmes sociaux de fission-fusion à petite échelle, caractéristiques des chasseurs-cueilleurs nomades, ces stress sont dissipés par la dispersion de la communauté (généralement 100 à 200 individus) en plusieurs petits groupes (généralement de 30 à 50), entre lesquelles les familles peuvent se déplacer lorsque les relations avec les voisins deviennent trop tendues. Cependant, une fois qu'une communauté passe en mode d'établissement permanent, elle sera confrontée à des pressions croissantes qui, si elles ne sont pas atténuées, entraîneront inexorablement une augmentation des coûts (concurrence pour les ressources, plus longs déplacements de recherche de nourriture, plus grande difficulté à parvenir à un consensus sur les décisions de gestion), et une fréquence croissante des conflits avec le risque de dégénérer en violence. Dans ces circonstances, les familles partiront pour rejoindre des colonies plus petites, fixant ainsi une limite supérieure à la taille d’équilibre des colonies. Une grande quantité de preuves ethnographiques et archéologiques plaide en faveur d'une taille de communauté de 127 comme point à partir duquel ces types de stress commencent à devenir intolérables, avec une limite supérieure à 158. S'il y a un avantage à vivre dans des colonies de plus grande taille (par exemple, protection contre les pillards), cela ne sera possible que si des solutions peuvent être trouvées pour désamorcer ces stress et encourager les bons comportements.

Les premières populations du Néolithique ont dû être confrontées à ce problème lorsqu'elles sont passées d'un mode de vie de chasseur/cueilleur à un mode de vie basé sur des établissements plus permanents associés à l'agriculture. Les estimations de la taille des colonies basées sur la superficie du site et le nombre d'habitations suggèrent que les premières colonies, de chasseurs-cueilleurs modernes de la culture natoufienne étaient composées de 75 à 100 individus. Une fois les colonies établies, il y a eu une augmentation rapide de la taille des communautés jusqu'à environ 330 personnes au cours de la phase A du néolithique précéramique (10300 - 9300 BP), puis environ 765 au début de sa phase B (9300 - 8500 BP), puis jusqu'à des colonies de 3000 à 4000 habitants au cours du millénaire suivant. Une séquence similaire a été identifiée dans les modèles de peuplement de la Méso-Amérique. Malgré la difficulté à déduire le comportement social à partir des archives archéologiques, tout suggère clairement que lorsque la taille des communautés dépassait environ 500 individus, il y avait un changement rapide dans l'organisation structurelle avec l'émergence d’élites, l'apparition d'espaces religieux spécialisés et la pratique de rituels formels.

Bien que les conflits entre femelles semblent être responsables d'une grande partie de l'infertilité liée au stress chez les mammifères, le comportement des jeunes mâles peut être critique dans les grands groupes de primates. Lorsque les mâles (les jeunes en particulier) sont privés d’opportunités sociales, économiques et d’accouplement, ils ont tendance à se comporter d’une manière qui stresse les autres membres du groupe (en particulier les femelles reproductrices) et menace la stabilité et la cohésion du groupe. Cela est également vrai pour les primates plus sociaux (chimpanzés, babouins), comme pour les humains, et est souvent associé à des taux de mortalité élevés. Dans ces circonstances, les hommes peuvent se livrer à des raids sur les groupes voisins, ce entraîne de mauvaises relations intercommunautaires ainsi que des représailles. La gestion du comportement masculin est donc cruciale pour maintenir un environnement propice à une reproduction réussie.

Les conflits qui dégénèrent en violence et homicides constituent un risque omniprésent dans les sociétés historiques à petite échelle et dans les sociétés humaines contemporaines. Des preuves archéologiques provenant de l'Australie précoloniale indiquent des niveaux élevés de fractures de parade (fractures de l'avant-bras causées par le lever du bras pour parer les coups) chez 10% des squelettes féminins et 8% des squelettes masculins, des fractures crâniennes par instruments contondants chez 36% des femmes et 22% des hommes, et des preuves de blessures par pointe de lance pré et péri-mortem. Les documents historiques indiquent que les conflits internes entre les communautés vikings de l'Islande du IXe au XIIe siècle étaient si graves que les vendettas duraient parfois plus d’une génération : dans un de ces cas (détaillé dans la Saga de Njáll), tous les hommes adultes d'un quart des familles ont été tués. Les meurtres par vengeance, impliquant parfois des victimes innocentes, ont également été largement signalés parmi les groupes aborigènes australiens à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Dans bon nombre de ces cas, les meurtres étaient associés à des accusations de sorcellerie. Une fréquence élevée d'homicides motivés par la sorcellerie de rancune a été signalée en Nouvelle-Guinée. Une explication probable est que les accusations de sorcellerie reflètent les difficultés qu'éprouvent les individus à faire face et, surtout, à expliquer les maladies et les décès inattendus. Le fait que le stress social et les homicides puissent être intimement liés est suggéré par des preuves directes provenant de contextes urbains contemporains, où il a été démontré que les taux d'homicides sont en corrélation avec le niveau de stress psychosocial vécu par la communauté

Fort de ces preuves, j'utilise les données sur les taux globaux d'homicides comme indicateur des niveaux de stress social au sein d'une communauté pour tester trois hypothèses spécifiques liées à la transition entre un mode de vie de chasseurs-cueilleurs à petite échelle et un village sédentaire à plus grande échelle.

  • Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, les taux d’homicides augmenteront en fonction de la taille du groupe vivant et, ce faisant, fixeront une limite supérieure au nombre de personnes pouvant vivre ensemble
  • La vie dans de grands villages permanents n'est possible que si la fréquence des morts violentes peut être maintenue en dessous d'un seuil critique
  • Cela est réalisé en introduisant des institutions sociales qui permettent d'atténuer les conflits en renforçant le sentiment d'appartenance à la communauté (lien communautaire).

Pour tester les deux premières hypothèses, j’utilise des données sur les taux d’homicides dans les sociétés à petite échelle. Les homicides au sein de la communauté permettent d’étudier strictement les tensions sociales internes, mais cela limite la taille de l’échantillon. J’ai donc inclus à la fois les homicides intra et extracommunautaires pour avoir une meilleures puissance statistique est meilleure, en particulier en ce qui concerne l’hypothèse (c). Néanmoins, je vérifie les résultats par rapport à un échantillon plus restreint d’homicides au sein du groupe. Puisque je ne m’intéresse qu’à la première étape de transition d’un mode de vie de chasseurs-cueilleurs à des établissements permanents, je limite mon analyse aux sociétés qui comptent généralement des groupes de moins de 300 personnes et qui poursuivent une économie de chasseurs-cueilleurs ou d’horticulture sur brûlis. Je n'ai pas inclus les sociétés pastorales, en partie parce qu'aucune n'est incluse dans mes échantillons sources et en partie parce que le pastoralisme est un développement tardif qui se produit après la transition vers des villages de plus grande taille.

Notez que je suppose que les taux d’homicides reflètent la démographie plutôt que d’être une caractéristique fixe d’une culture. Je ne m'intéresse pas aux nombreuses causes d'homicide, j’utilise plutôt les taux d’homicides comme indicateur du dysfonctionnement social et, par conséquent, je veux seulement vérifier si les taux d’homicides sont en corrélation ou non avec la taille du groupe. D'autres facteurs peuvent très bien y contribuer, mais ils constituent alors une variance d'erreur. Je précise enfin que je ne me préoccupe pas des raisons pour lesquelles des sociétés vivent en groupes plus importants, ni de savoir si cela est associé à différents types d’économies, mais simplement des conséquences de la vie en groupes d’une taille particulière.

Pour tester l’hypothèse (c), j’examine 10 institutions sociales qui, directement ou indirectement, sont susceptibles de jouer un rôle dans le renforcement de la cohésion communautaire – celles qui créent un sentiment d’appartenance à la communauté. L’accent est donc principalement mis sur les activités telles que les festins, le chant et la danse, connues pour renforcer les liens sociaux et communautaires, sur les modes de gestion du comportement des mâles (clubs d'hommes, dirigeants socialement reconnus), et sur les mécanismes de régulation des arrangements matrimoniaux (parenté, dot, obligations conjugales, exogamie). J'ai délibérément évité les institutions qui sont des mécanismes de contrôle (lois, les sanctions, maintien de l'ordre) ou des mécanismes de résolution de conflits (duels), car celles-ci ont tendance à être associées à des sociétés de beaucoup plus grande échelle. Je me concentre sur les institutions sociales qui sont largement reconnues et donc susceptibles d’être rapportées dans les archives ethnographiques. Pour présenter des arguments convaincants, nous devons montrer que ces institutions apparaissent comme des réponses échelonnées aux changements de taille des groupes vivants. 

 

Méthodes

J'utilise des données sur les taux d'homicide provenant de trois sources distinctes :

  • Le pourcentage d’homicides d'adultes dans 25 sociétés à petite échelle
  • Le pourcentage de mortalité imputable à la violence intracommunautaire pour un échantillon de sept sociétés.
  • Les données sur le taux d'homicides par an pour 100 000 habitants pour 31 sociétés tribales pour lesquelles j’ai pu trouver une estimation de la taille des groupes.

Bien que peu d’études fassent la différence entre les homicides hors communauté et les homicides au sein de la communauté, les éléments de preuve indiquent clairement que les homicides intracommunautaires sont les plus courants. En examinant les données sur les morts violentes dans 21 ethnies on constate que, même si certaines sociétés (telles que les Tiwis australiens) semblaient se livrer à des niveaux élevés de violence entre communautés (guerre), les homicides étaient plus souvent le résultat de violence au sein du groupe. En moyenne, 56 % de la mortalité totale était due à la violence intracommunautaire, et seulement 38 % à la violence intercommunautaire. Une analyse de près de 400 homicides chez les Gebusi de Nouvelle-Guinée sur une période de 40 ans dans la première moitié du XXe siècle, note que 54 % de tous les homicides ont été perpétrés par un membre de la communauté de la victime, les deux tiers d'entre eux étant membres du même groupe de maisons. Une autre qui examine 55 homicides commis dans une communauté Kung sur une période historique de 40 ans, conclut qu'environ 95 % des personnes impliquées étaient membres de la même bande ou de bandes voisines, la moitié d'entre elles étant proches (famille ou belle-famille). Dans un échantillon de six sociétés plus importantes, en distinguant la mortalité par les guerres de celle par la violence intracommunautaire, on constate que les deux variables sont significativement corrélées.

Fort de ces résultats, j’utilise les données brutes sur les morts violentes comme indicateur raisonnable des niveaux de stress au sein de la communauté. Si nous obtenons un signal statistiquement significatif malgré la variance d’erreur, cela suggère que l’effet est extrêmement robuste.

Les hypothèses que je teste concernent les conséquences du fait de vivre ensemble dans le même espace pendant des périodes prolongées. Je m'intéresse donc à la taille du groupe (généralement appelé bande dans la littérature des chasseurs-cueilleurs), et non aux groupements de niveau supérieur tels que les agrégations temporaires, les clans ou les tribus qui, du moins chez les chasseurs-cueilleurs, sont généralement dispersés dans l'espace et ne se réunissent que pendant de brèves périodes à intervalles irréguliers à des fins rituelles ou cérémonielles (par exemple, les corroborees chez les aborigènes australiens). 

Bien que tous les continents soient représentés, la majorité des données proviennent d'Amérique du Sud et de Nouvelle-Guinée où il existe une répartition uniforme des sociétés de chasseurs-cueilleurs et de cultivateurs. Par ailleurs, ni la taille du groupe ni les taux d'homicides ne varient de manière significative d'un continent à l'autre pour nos échantillons. 

Pour mieux comprendre les différences structurelles, j'ai extrait de la littérature ethnographique primaire des données sur la présence ou l’absence de 10 institutions sociales susceptibles de jouer un rôle dans la gestion de la violence et donc dans la réduction des stress sociaux. En ce qui concerne la gestion des conflits, je me concentre sur les mécanismes qui en permettent la gestion avant qu'ils ne deviennent incontrôlables, soit par des conseils avisés, soit par des rituels de rapprochement masculin. Une grande attention a été accordée au règlement des différends dans la littérature récente. Aussi important que cela puisse être, les processus de règlement des différends constituent un mécanisme après coup permettant d’éviter que les différends ne dégénèrent en violence communautaire ; mais à ce stade, les dégâts en termes de stress social et de ses conséquences sont déjà faits. Je suis donc beaucoup plus intéressé par les processus conçus pour minimiser le risque de conflits en amont : maîtrise de soi, lien social, facilitation du sentiment d'obligation et d'engagement qui découlent de l'appartenance à une communauté. Cela reflète le fait que, dans les communautés stabilisées, l'adhésion aux mœurs de la communauté est plus efficacement assurée par des processus « ascendants » qui favorisent un sentiment d'obligation envers autrui plutôt que par l'imposition de sanctions après qu'une infraction a été commise, processus « descendants » qui peuvent souvent avoir l'effet inverse car la discipline crée du ressentiment.

J'inclus les dirigeants socialement reconnus, non pas les chefs de tribu formels (généralement hérités), mais plutôt sous les individus charismatiques dont les conseils, la persuasion et l'influence sont pris en compte en raison de leurs qualités personnelles de sagesse, d'éloquence, de réseau, de charisme, ou de prouesses physiques. En pratique, cela pourrait inclure des rôles policiers informels (même si je n’ai pas inclus cela comme critère), mais pas des arrangements pour un maintien de l’ordre formel impliquant l’existence préalable de lois et de juges qui sont tous deux largement absents dans les sociétés à très petite échelle. 

Étant donné que les possibilités d'accouplement sont une source majeure de frustration pour les jeunes hommes, en particulier dans les sociétés qui pratiquent la polygamie, j’inclus l’exogamie et les alliances intercommunautaires car elles sont un moyen d’augmenter le réservoir de conjoints disponibles sans avoir recours à des enlèvements ou à des raids. La parenté au-delà de la famille immédiate et l'exogamie sont également des moyens de créer un plus large réservoir de relations conjugales, permettent d’exercer des pressions sur des individus rebelles et de protéger les droits et la sécurité des victimes de violence dans les relations conjugales. Cela est particulièrement important dans le contexte de l’exogamie où un conjoint, socialement isolé dans la communauté conjugale, pourrait être la cible d’une agression déplacée pour cette simple raison. Les mécanismes de création de liens entre les communautés peuvent également être importants pour réduire le risque que les conflits internes ou les frustrations ne se transforment en conflits externes à travers des raids. Pouvoir faire appel à de plus grandes coalitions d'alliés peut s'avérer crucial dans ce contexte – même si cela peut, bien sûr, aller dans les deux sens (chez les Yanomamö et les Vikings islandais du début du Moyen Âge, les hommes responsables de la plupart des meurtres au sein et entre les communautés sont ceux qui avaient les plus grands groupes de parenté pour les soutenir).

Enfin, j’utilise aussi des données sur la complexité organisationnelle dans un large échantillon de sociétés ethnographiques et historiques afin de déterminer si elles s'étendent à une échelle démographique plus large. Une soixantaine d'institutions sociales peuvent se répartir en deux grands groupes :

  • Les spécialisations artisanales, l'organisation structurelle au-dessus de la famille, les dirigeants formels (chefs), les arrangements de maintien de la paix, les praticiens religieux informels comme les chamanes et le commerce intercommunautaire 
  • Les hiérarchies administratives, les lois somptuaires, les temples (c'est-à-dire la religion organisée avec des prêtres professionnels), les marchés, la conscription militaire et la réglementation étatique du commerce.

 

Résultats

Je teste d’abord une relation statistique entre le taux d’homicides et la taille du groupe vivant dans chacun des trois ensembles : chasseurs-cueilleurs, cultivateurs et sociétés de cultivateurs villageois.

Chez les chasseurs-cueilleurs, la taille du groupe ne dépasse généralement pas 50 personnes, car à partir de ce nombre, la mortalité par homicide devient aussi importante que celle par toutes les autres causes confondues (accidents, maladie, vieillesse)

On peut résumer ainsi le taux de violence en fonction de la taille des groupes.

Dans les groupes de moins de 50 personnes, le taux de violence augmente de manière linéaire.

Dans les groupes de 50 à 150 les taux de violence diminuent de manière linéaire

Dans les groupes de plus de 150, les taux de violence s’élèvent à nouveau.

Ce sont évidemment les institutions et arrangements sociaux qui diminuent le taux de violence et d’homicides et cela de façon progressive en suivant leurs trois sous-types

Premier type : parenté, alliances, relations externes

Deuxième type : leaders charismatiques, obligations matrimoniales et exogamie

Troisième type : club d’hommes, compétitions masculines, activité de création de liens internes et externes

Le nombre d'institutions augmente avec la taille de la communauté. Il y a une transition de phase majeure à une taille de communauté d'environ 300 où le nombre d'institutions sociales subit un changement progressif passant à plus de vingt. Ceux du groupe inférieur ne disposent que d'institutions structurelles et commerciales, tandis que ceux des deux groupes supérieurs ont en plus des institutions du deuxième type (arrangements économiques, administratifs et judiciaires formels). Un deuxième changement de phase semble se produire pour des communautés d'environ 1 000 habitants ; il apparaît alors des religions plus formelles que celles des chamanes, avec des prêtres professionnels et des temples, apparaissent aussi des organisations de type politique à petite échelle comme dans les premières cités-États. En d’autres termes, ces données semblent confirmer à plus grande échelle le même schéma que celui observé pour les cultivateurs vivant dans des villages.

Discussion

Prises ensemble, ces données suggèrent que, dans la mesure où les taux d’homicides sont liés au stress au sein de la communauté, vivre en grands groupes est stressant et le devient de plus en plus à mesure que la taille du groupe augmente. Les données des chasseurs-cueilleurs suggèrent que cela fixe une limite à environ 50 individus pouvant vivre ensemble lorsqu’il n’existe pas de mécanismes sociaux formels pour désamorcer ou gérer les conflits. À cette limite la mortalité par homicide devient égale au taux de mortalité par les causes usuelles ; une telle corrélation stress/homicide ne peut pas durer pour des communautés de 100 à 200 individus, car cela conduirait la population en dessous de son taux de remplacement et conduirait à son extinction. Donc, la raison pour laquelle les chasseurs-cueilleurs vivent en petits sous-groupes dispersés est davantage lié aux coût croissants du stress qu’à des raisons écologiques et de recherche de nourriture. Cela semble aussi être le cas chez les primates anthropoïdes.

Mais lorsque vivre dans des colonies plus grandes est nécessaire pour résoudre divers problèmes tels que nécessité de raids, problèmes écologiques ou exploitation de ressources très spécialisées (par exemple les remontées de saumons des Amérindiens dans le nord-ouest des États-Unis), cela n’est alors possible que si des mécanismes peuvent être trouvés pour atténuer les tensions qui en découlent. 

Notre compréhension de la dynamique interne des groupes sociaux humains (et primates) suggère qu'il existe des éléments critiques qui fixent des limites à la taille à laquelle les groupes sociaux peuvent fonctionner, compte tenu d'un ensemble de compétences sociales. Ces compétences fixent une série de plafonds de taille de population qui ne peuvent être franchis que si de nouveaux éléments structurels supplémentaires sont introduits.

D'une manière générale, les activités impliquées semblent être associées à des rituels formels qui renforcent les liens sociaux au sein des communautés, puis des tribus et ethnies. Les dirigeants charismatiques et socialement reconnus et les clubs d'hommes semblent être particulièrement importants dans les groupes de plus de 100, peut-être parce que les conflits entre hommes peuvent trop facilement dégénérer en violence lorsqu'un grand nombre d'alliés peuvent être recrutés. Des clubs de célibataires ont été introduits par les Enga de Nouvelle-Guinée pour tenter de limiter et de canaliser l'énergie et l’instabilité des jeunes hommes adultes. De tels clubs (qui peuvent prendre la forme de classes d'âge) contribuent à créer des liens entre les hommes (l'obligation mutuelle entre amis proches réduit le risque de désaccords incontrôlables), tout en permettant de régler les différends soit par des discussions en face-à-face, soit par des contraintes imposées par des avocats plus âgés et plus sages.

Ce passage de petits groupements informels à des groupes plus structurés est parallèle à la constatation selon laquelle une structure de gestion formelle avec un leader reconnu émerge invariablement dans les communautés dès que celles-ci dépassent environ 40 membres. Bien entendu, les sociétés ne tendent spontanément pas à augmenter leur taille s’il n’y a pas de raisons impérieuses de constituer des groupes plus importants, elles préfèrent se maintenir à une taille inférieure au seuil clé. Les huttérites, par exemple, insistent pour diviser leurs communautés afin de maintenir leur taille en dessous de 150 (les fissions communautaires au cours du siècle dernier comptaient en moyenne 168 individus à la fission). En effet, ils reconnaissent que les communautés plus grandes ont besoin de mécanismes organisationnels tels que des lois, un système judiciaire et une force de police pour maintenir l'ordre, alors que les communautés de moins de 150 habitants peuvent être dirigées par des moyens strictement démocratiques grâce à des discussions en face-à-face, à la pression des pairs, à un sentiment d'appartenance et à des obligations personnelles.

La découverte selon laquelle des caractéristiques structurelles émergent à certaines tailles seuils de communauté renforce toutes les hypothèses antérieures allant dans le même sens. Les sociétés ethnographiques dont les communautés comptent moins de 250 personnes environ ont généralement des structures généralisées utilisées à la fois à des fins domestiques et rituelles, tandis que celles qui vivent dans des communautés plus grandes ont invariablement des structures rituelles distinctes et spécialisées utilisées uniquement pour des réunions ou des cérémonies formelles. Cette transition a également été documentée dans l'archéologie de la péninsule de Taraco, dans le lac Titicaca, en Bolivie. On a constaté que, vers 1 500 avant JC, la taille moyenne d'un village (estimée à partir du nombre d'habitations) était d'environ 127, avec des fissions de village se produisant généralement à une taille d'environ 170 (exactement la même taille que dans les fissions des communautés huttérites modernes). En 1000 avant JC, la taille moyenne des villages était passée à environ 275 habitants, avec jusqu'à un quart des villages comptant plus de 400 habitants. Peu de temps après, un nouveau complexe religieux, la tradition Yaya-Mama, fait son apparition, associé à la montée de l'État de Tiwanaku. Ce complexe culturel comprenait une nouvelle forme d'espace public cérémoniel avec des bols décorés, des trompettes en céramique, des brûleurs d'encens et un style distinctif de sculpture en pierre. Cela suggère que, à une taille d'environ 400 personnes, des formes de religion plus organisées font désormais partie de la boîte à outils sociale utilisée pour contenir les divisions sociales afin de permettre aux communautés plus grandes d'être suffisamment stables pour survivre. Lorsque la taille des communautés s'étend bien au-delà de 1 000 habitants, une segmentation sociale en parties, clans ou tranches d'âge peut être introduite pour contrer les forces de division qui menaceraient autrement de les déstabiliser. Celles-ci impliquent souvent des relations entre les parties (telles que des arrangements formels pour enterrer les morts les uns des autres). Finalement, des structures politiques plus formelles (systèmes juridiques, spécialisations artisanales, marchés formels pour l’échange de produits) apparaissent dans un processus assimilé à une transition de phase.

Les Indiens des plaines du Midwest américain fournissent des preuves claires que le passage à des sociétés plus structurées lorsque la taille du groupe dépasse celle typique des chasseurs-cueilleurs est une réponse phénotypique aux conditions démographiques. Comme beaucoup de ces tribus, les Pieds-Noirs alternaient chaque année entre de petites bandes de butineurs et de très grands villages temporaires (> 1 000) pour leur chasse annuelle au bison au printemps. Alors qu'ils vivaient dans ces grands campements de chasse au bison, les chefs de bande individuels formaient un conseil, l'un d'eux étant élu chef général chargé de réglementer la chasse et de faire respecter la discipline, tandis que les guerriers supérieurs d'une ou de plusieurs bandes étaient chargés d'agir comme exécutants (c'est-à-dire une force de police). Si des différends éclataient, les parties concernées étaient forcées de se rendre dans un tipi pour se soumettre à un rituel de « calumet sacré » qui servait à calmer les esprits. C'est peut-être ce besoin anticipé de structures de gestion plus formelles pendant les rassemblements d'été qui distingue les Pieds-Noirs des autres chasseurs-cueilleurs de l'échantillon actuel en raison de la présence de dirigeants formels (chefs) au niveau de la bande.

Les alliances à grande échelle entre groupes qui créent des supergroupes sont souvent associées à des accords commerciaux conçus pour permettre la gestion des risques écologiques. Toutefois, ils peuvent bénéficier d’avantages sociaux supplémentaires importants. Premièrement, ils créent des alliances auxquelles on peut faire appel lorsque les menaces extérieures s’intensifient. Le fait que les menaces extérieures ont joué un rôle important, au moins dans l'histoire récente de l'humanité, est démontré par de nombreuses preuves de massacres sur les sites néolithiques du Proche-Orient. Les massacres de communautés esquimaudes par les Indiens Na Dene sont enregistrés à la fois dans la tradition orale esquimau, dans les écrits historiques de témoins oculaires européens contemporains, ainsi que dans les archives archéologiques. Deuxièmement, les alliances intercommunautaires offrent l’opportunité d’élargir l’accès à un plus grand nombre de conjoints (dont le nombre insuffisant constitue la principale source de friction sociale) et, en même temps, de créer une communauté plus large de parties intéressées qui pourraient être disposées à intervenir lorsque les jeunes mâles deviennent incontrôlables. Ces possibilités n’ont pas encore été assez étudiées et mériteraient une exploration plus approfondie.

L'amitié humaine et les liens communautaires reposent tous deux sur le même processus basé sur les endorphines qui sous-tend plus généralement les liens sociaux chez les primates. Il est pertinent de noter que la régulation positive des endorphines et un sentiment accru de lien sont produits par de nombreuses activités sociales couramment utilisées dans les rituels au sein et entre les communautés, dont le rire, le chant, la danse, les fêtes, les rituels de la religion et la narration. Il est évident que ces formes d’activités de création de liens semblent jouer un rôle important, en particulier dans les grandes communautés.

En résumé, il semble que le stress créé par la vie en groupe impose des limites à la stabilité des groupes une fois qu'ils dépassent environ 50 personnes. Ces stress peuvent entraîner des niveaux élevés de violence, même s’il ne s’agit probablement que de la pointe d’un iceberg beaucoup plus vaste qui provoque des conditions liées au stress qui nuisent à la fertilité féminine ainsi qu’à la stabilité des groupes sociaux. Il existe une série de seuils ou plafonds qui ne peuvent être franchis que si des mécanismes culturels sont trouvés pour atténuer ces stress. À défaut, les taux de violence atteindront des niveaux insoutenables, précipitant l’éclatement et la dispersion des communautés. Les mécanismes structurels de gestion de ces stress renforcent les liens au sein du groupe (par exemple via des fêtes communautaires et peut-être des cérémonies de vie comme les rituels de puberté et les arrangements formels de mariage) et imposent une (auto)discipline sociale (en particulier sur les jeunes hommes). Les documents archéologiques et ethnographiques suggèrent aussi que lorsque la taille des groupes vivants dépasse environ 500 personnes, des religions organisées émergent, associées à des rituels formels et à des sites rituels spécialisés. Les analyses présentées ici suggèrent qu'il existe des points de transition très spécifiques en termes de taille de communauté auxquels ces innovations se produisent. Des données plus détaillées sur les taux de conflits, les niveaux de stress, la fragmentation des réseaux et les arrangements structurels sont nécessaires pour le confirmer définitivement.

Bibliographie

Dunbar RIM
Managing the stresses of group-living in the transition to village life
Evolutionary Human Sciences , Volume 4 , 2022 , e40

Médecine évolutionniste (ou darwinienne)

Depuis quelques années, le problème de l'antibiorésistance, les progrès de la génomique, la redécouverte du microbiote et la prise en charge de maladies au long cours, nécessitent l'introduction d'une pensée évolutionniste dans la réflexion clinique

Le premier diplôme universitaire intitulé "Biologie de l'évolution et médecine" a été mis en place à la faculté de Lyon. Voir ICI

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La phrase biomédicale aléatoire

Ce qui différencie une théorie scientifique d'une doctrine, c'est que la théorie est "biodégradable", elle accepte la règle du jeu et sa mort éventuelle.
― Edgar Morin

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