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De la symbiose à la bactériothérapie.

dernière mise à jour le 29/03/2016

Une jeune écolière suédoise de Gothenburg avait une vessie qui ne se vidait pas complètement. Chaque analyse d’urine révélait une importante infection alors que la patiente ne souffrait d’aucun symptôme. Ni douleur, ni dysurie, ni saignement, pas le moindre symptôme. Après trois années de cette bactériurie asymptomatique, on a isolé dans sa vessie une souche particulière d’Escherichia coli nommée 83972.

Depuis sa découverte cette souche de colibacille ne cesse de surprendre et de susciter de nouvelles recherches théoriques et pratiques.

On découvre ainsi qu’elle est capable de réguler plusieurs gènes de virulence, notamment des gènes codant les pilines des pilis de type 1 et les adhésines des fimbriae. Sans toutefois modifier l’adhérence de ces bactéries à la paroi de la vessie, ni leur sensibilité au D-mannose.

Cette souche de colibacille peut coloniser tout le tractus urinaire et s’y maintenir pendant des années sans provoquer le moindre signe clinique, donc sans inquiéter son porteur.  

Mais surtout ce colibacille défend son territoire et empêche les intrus d’y pénétrer. C’est-à-dire qu’il protège contre d’autres infections urinaires plus douloureuses ou plus graves.

Cette propriété a été utilisée avec succès pour empêcher les infections urinaires graves chez des patients alités, ou paraplégiques. En introduisant ce germe dans la vessie on peut soigner les infections récidivantes de manière plus efficace qu’en variant les antibiotiques.

Cette nouvelle thérapeutique ‘écologique’ n’est plus la classique utilisation de virus bactériophages, mais l’utilisation d’une bactérie commensale qui défend son territoire. Très élégante façon d’utiliser une bactérie dans le soin.

Les mutations et mécanismes épigénétiques qui permettent de transformer certaines souches de colibacilles virulentes en souches moins virulentes sont d’ailleurs proposées comme modèles d’évolution vers la symbiose.

Ainsi E.coli qui est déjà l’un des principaux commensaux de notre intestin peut donc aussi devenir un allié pour notre système urinaire, à condition de ne pas chercher à l’éliminer systématiquement dès qu’il est détecté lors d’un examen bactériologique de l’urine.

La souche de colibacille qui est actuellement utilisée comme « bactériothérapie » est toujours celle qui provient de la jeune écolière suédoise. L’évolution nous aide à comprendre comment en trois ans de séjour dans la vessie de cette jeune fille, il y a eu 30 000 générations bactériennes qui ont suffi pour les mutations nécessaires au développement d’un début de commensalisme.

Ce qui est bon pour E. coli 83972 est bon pour nous.

Bibliographie

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Virulence Properties of Escherichia coli 83972, a Prototype Strain Associated with Asymptomatic Bacteriuria
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Infect. Immun. February 2008 vol. 76 no. 2 695-703
DOI : 10.1128/IAI.01215-07

Médecine évolutionniste (ou darwinienne)

Depuis quelques années, le problème de l'antibiorésistance, les progrès de la génomique, la redécouverte du microbiote et la prise en charge de maladies au long cours, nécessitent l'introduction d'une pensée évolutionniste dans la réflexion clinique

Le premier diplôme universitaire intitulé "Biologie de l'évolution et médecine" a été mis en place à la faculté de Lyon. Voir ICI

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― Colette Dowling

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